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Depuis sa construction en 1961, la cité de la Canardière a connu de nombreuses mutations, dont les habitants sont les témoins mais aussi les acteurs. Entre fierté et nostalgie, trois figures du quartier racontent leur Canardière.

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Martine Uhlrich devant son ancien salon de thé, rebaptisé M Café en 2014. © Heïdi Soupault

Martine Uhlrich : "C’est un village ici"

Si l’église Saint-Vincent de Paul est bien au centre de la Canardière, elle a été concurrencée pendant un quart de siècle par une “institution” fondée par Martine Uhlrich : le salon de thé Chez Martine. Fille de boulangers, cette femme énergique dit "baigner dans le commerce depuis son enfance". Et de fait, elle travaille encore à l’âge de 69 ans à la billetterie d’un parc aquatique en Allemagne.

En 1989, elle acquiert un local rue de Franche-Comté, proche de la place de l’Île-de-France, et en fait un lieu de convivialité : "Même si vous veniez seul, il y avait toujours de la communication, ce n’était pas un simple restaurant." Les habitants s’y rassemblent pour des cafés littéraires, des jeux de cartes, se restaurer ou encore lors du vide-grenier annuel. Le salon est particulièrement fréquenté le jeudi matin, au moment du marché hebdomadaire. "Ma fierté, c’est d’avoir pu rassembler les gens de l’ancien quartier des Villas et ceux de la cité", souligne-t-elle. La route de la Meinau sépare ces deux mondes, frontière que les habitants plus aisés des Villas peinent à franchir.

Le plan de rénovation du quartier l’oblige à quitter son premier local en 2008 pour déménager directement sur la place de l’Île-de-France. Le commerce est "grand, tout neuf" et les habitants viennent, plus nombreux encore, y partager des moments chaleureux. Ils y trouvent aussi une oreille attentive : "J’étais l’assistante sociale de la Meinau, j’aidais les gens, je faisais partie de leur vie." Martine Uhlrich ne le cache pas, parfois ce dévouement lui a pesé : "J’étais comme un buvard." D’autant plus quand la consommation de drogue impacte l’activité du salon : "On ne savait pas comment faire pour aider [les jeunes]." Elle tolère leur présence amorphe mais "quand du monde arrivait dans le salon, je leur tapais sur l’épaule pour les réveiller et dire qu’il était temps de s’en aller".

Toujours avide de défis, elle vend son commerce en 2014 et part aider à l’ouverture d'un hôtel-restaurant de montagne en Suisse. Elle y travaillera comme gérante pendant huit ans, avant de revenir à la Meinau : "Je ne me voyais pas aller autre part, c’est un village ici." Aujourd’hui, elle dit ressentir un "pincement au cœur" quand elle repense à l’époque du salon de thé. Celui-ci trône toujours sur la place centrale de la Canardière, sous le nom de M Café, en clin d’œil à l’ancienne propriétaire. Le nouveau gérant a aussi conservé ses tables en verre soufflé ; Martine Uhlrich en parle avec fierté.

 

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Saïd Kaneb profite de sa retraite à la Canardière. © Yves Poulain

Saïd Kaneb : "C’est agréable à vivre, malgré ce que l’on raconte"

Au mur, les médailles d’honneur du travail et de la famille trônent fièrement au-dessus des divans en velours pourpre. Malgré sa modeste décoration, le petit salon est chaleureux, entre le feuilleton algérien à la musique entraînante et l’odeur du café. C’est ici, rue Joseph-Weydmann, que résident Saïd Kaneb et sa femme Nadia. 

Âgé de 80 ans, ce petit homme au regard alerte a passé son enfance dans les montagnes de Kabylie. Il a quitté l’Algérie en 1959 pour faire des études de droit à Strasbourg. "Mais ça ne m’a pas réussi", dit-il dans un rire. Il rencontre sa première femme en 1964. Ils se marient un an plus tard et s’installent dans le grand ensemble de la Canardière qui vient de sortir de terre. Après des petits boulots, Saïd Kaneb traverse une courte période de chômage. Il finit par être embauché dans l’usine de fabrication de disjoncteurs Baco, aujourd’hui Legrand, dans la Plaine des Bouchers.

Il se remémore avec amertume une grève qu’il avait initiée en tant qu’élu CFDT pour négocier les cadences et les salaires. Les menaces de la direction de ne pas verser les primes de Noël avaient mis un terme à la mobilisation au bout d’une journée. Il raconte aussi les industries qui "ont fermé les unes après les autres", l’apparition du chômage de masse et la disparition de commerces à la Canardière. Il cite le bar Tout pour la gueule, situé avenue de Normandie : "Je ne sais pas pourquoi ce désert, tout ce vide." Malgré ces fermetures, Saïd Kaneb continue à voir les avantages de la vie à la Meinau, "agréable à vivre, malgré ce que l’on raconte, il y a des parcs, le lac Baggersee…"

Cet ancien militant du Parti socialiste travaille chez Baco pendant 35 ans ; il termine sa carrière en 2003, à l’âge de 60 ans, avec "la retraite de Mitterrand". Après des années à militer au sein du parti à la rose, on lui propose une place éligible sur la liste de Catherine Trautmann pour les élections municipales de 1989. Mais sa place fait débat : "Quand j’ai posé ma candidature, le nom de Saïd Kaneb faisait peur." Le PS s’inquiète de perdre des voix en mettant un nom maghrébin sur sa liste et le rétrograde en position non-éligible. Mais il négocie, déterminé à "ne pas faire l’Arabe de service" car "je suis français". On le remonte finalement dans la liste et il reste élu au conseil municipal jusqu’en 1995, période au cours de laquelle il dit avoir "lancé l’idée" de construire la Grande mosquée de Strasbourg, inaugurée en 2011.

Aujourd’hui retiré de toute activité syndicale et politique, il suit quand même le réaménagement urbain porté par la municipalité depuis 2006. L’abattage de 70 platanes sur l’avenue de Normandie en 2018 l’a ému : "Je me suis battu pour les garder." Malgré cela, Saïd Kaneb ne se voit pas vivre ailleurs, d’autant plus que sa seconde femme Nadia rencontrée en Algérie, l'a rejoint en 2020.

 

Rudi Wagner : "Les policiers connaissaient les jeunes"

"À la Meinau, il n’y a pas un jour qui ressemble à l’autre, vous êtes pris dans le tourbillon de la vie", confie Rudi Wagner, ancien éducateur spécialisé de la Canardière. Né en 1947 dans un village d’Alsace, installé à la Meinau à partir de 1974, il n’est jamais reparti. Un de ses anciens jeunes le décrit comme "un homme extra, qui a fait énormément pour le quartier".

Éducateur à la MJC puis à l’association de Prévention et d’animation de la Meinau (PAM), il organise jusqu’à sa retraite en 2011 des sorties pour les jeunes à la patinoire, à la piscine ou encore outre-Rhin. Ce sont pour eux des "espaces de liberté, loin des yeux des parents". Des projets plus ambitieux sont organisés : camp d’été au Maroc, en Italie ou encore en Tunisie. Des ouvertures sur le monde importantes pour des ados issus de famille défavorisées qui avaient rarement l’occasion de partir en vacances. L’objectif de Rudi Wagner est de les sortir du désœuvrement et de l’entre-soi : "Les jeunes qui s’ennuient font des bêtises." Et elles ne manquent pas. 

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Rudi Wagner écrit actuellement la suite de son premier livre "Vivre à la Meinau". © Yves Poulain

En 1994, ces derniers s'approprient notamment un espace derrière l’actuelle maison des projets, qu’ils nomment "le Carré", pour se retrouver. L’endroit devient un lieu de deal connu de tous, entraînant "un sentiment de toute-puissance" chez les jeunes et "un repli généralisé des adultes chez eux". Rudi Wagner et d’autres figures du quartier interviennent alors pour renouer le lien avec eux, en parlant autour de barbecues et de moments festifs auxquels les autres habitants sont invités. Il se rappelle également avoir organisé des rencontres entre policiers îlotiers et jeunes de la cité afin de désamorcer les tensions dans les années 1990 : "Les policiers connaissaient les jeunes." Ce n’est plus le cas depuis la suppression de la police de proximité en 2003 et le réaménagement du commissariat de la Canardière en espace de stockage.

Ses yeux s’embuent au moment d’évoquer Bilal, un enfant de 4 ans mort en 2002 en tombant dans une cage d’ascenseur mal entretenue. "Le quartier aurait pu exploser", s’émeut-il. L’absence de réaction de la maire Fabienne Keller avait exacerbé le sentiment de délaissement des habitants. Poussée par les associations, cette dernière avait fini par présenter ses condoléances à la famille, juste avant l’enterrement du petit garçon.

Toujours actif à la Canardière, Rudi Wagner cherche aujourd’hui à transmettre la mémoire du quartier en écrivant des livres sur l’histoire de la Meinau.

Yves Poulain et Heïdi Soupault

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