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À l’est de Bangkok, dans l’Eastern Economic Corridor, les data centers poussent à grande vitesse tandis que les projets liés à l’IA se multiplient. Une transformation rapide qui suscite espoirs économiques et inquiétudes concernant leurs impacts sociaux et environnementaux.

Un chantier de data center situé dans l'Eastern Economic Corridor. © Augustin Brillatz

Depuis sa voiture sillonnant les régions marécageuses de Chonburi, Somnuck Jongmeewasin pointe un immense chantier du doigt. « Une fois construit, ce sera l’un des plus gros data centers de tout le pays ». On ne distingue que le sommet du bâtiment et les cinq immenses grues qui s’activent. Impossible d’aller plus loin : « Ils ont mis des barrières parce qu’ “ils” ne veulent pas qu’on s’approche plus que ça », regrette-t-il. Derrière ce chantier se cache peut-être le géant américain Google, qui construit une infrastructure similaire dans la province mais refuse d’en donner la localisation exacte, invoquant des raisons de sécurité.

Véritable poumon industriel de la Thaïlande, l’Eastern Economic Corridor (EEC) s’étend sur les provinces de Chonburi, de Rayong et de Chachoengsao. Lancée en 2017 par la junte militaire qui dirigeait alors le pays, la zone accueille les nouvelles usines du pays : raffinage, assemblage de voitures, aéronautique… « Depuis un an, ce sont les data centers qui se multiplient », explique Somnuck Jongmeewasin, membre d’EEC Watch, une ONG qui enquête sur les conséquences environnementales et sociales des industries implantées dans la zone. 

TikTok met 25 milliards sur la table

Ce boom des data centers répond à une volonté politique datant d’il y a bientôt dix ans. Depuis la présentation du plan « Thailand 4.0 », les gouvernements successifs font le pari de faire basculer l’économie thaïlandaise vers la tech. Il faut dire qu’il n’y a plus vraiment le choix : tourisme en déclin, industrie automobile en perte de vitesse, ralentissement démographique… L’économie du royaume accuse le coup, avec une croissance de seulement 2,4% en 2025 quand ses voisins affichent des taux deux à trois fois plus élevés. 

Ces infrastructures numériques pourront-elles sauver l’économie thaïlandaise ? Rien n’est moins sûr. En attendant, plus d’une trentaine de projets ont été lancés rien qu’en 2025. L’ambition du royaume est de remplacer Singapour, leader régional dans le domaine, mais dont le territoire est limité. « Nous avons assez de terres et d’électricité pour accueillir la demande. La Thaïlande occupe une position géographique stratégique en Asie du Sud-Est, et le pays offre beaucoup de politiques incitatives pour accueillir les multinationales », précise Amont Tanaset, spécialiste en politiques publiques au Conseil national pour l’enseignement supérieur,
la recherche et l’innovation, une agence publique qui conseille le gouvernement. 

Chaweerat Phanprasirt se bat contre l'installation de nouveaux data centers dans sa région natale. © Augustin Brillatz

Pour l’instant, difficile de savoir quelles entreprises se cachent derrière chaque chantier, mais ces derniers mois, les boîtes de la Big Tech ont annoncé des investissements massifs en Thaïlande. Google, Amazon Web Services, Microsoft : tous vont débourser des milliards de dollars pour se payer leur data center dans l’EEC. Les compagnies chinoises ne sont pas en reste. Début mai, TikTok a posé plus de 840 milliards de bahts (environ 22 milliards d’euros) sur la table pour construire des infrastructures du numérique dans le pays. « Les Chinois agissent très rapidement. Entre l’obtention de permis, l’installation de travailleurs et le début des travaux, les délais sont très resserrés », déclare Somnuck Jongmeewasin.

Une dépendance aux géants étrangers de la tech qui questionne, alors même que le pays revendique vouloir atteindre une forme de souveraineté numérique. Un exemple de cette volonté est la création d’un chatbot IA thaïlandais, ThaiLLM, qui connaît un usage limité malgré un apport de 80 milliards de bahts (soit 2,11 milliards d’euros) du gouvernement. Le pays n’en reste pas moins ultra-dépendant des savoir-faire et des capitaux étrangers : le réseau 5G dans le pays est développé en partenariat avec le chinois Huawei, et la plateforme de paiement PromptPay, largement répandue dans le pays, est le fruit d’une collaboration avec Vocalink, une filiale de l’américain Mastercard. « Seuls la Chine et les États-Unis peuvent maîtriser l’ensemble du processus de fabrication, défend Amont Tanaset. L’idée, c’est de pouvoir avoir une réglementation claire et précise sur les transferts de données et la protection des informations personnelles ». D’après lui, une loi réglementant l’IA serait actuellement en projet.

Mais l’opposition s’élève contre les allocations de fonds publics à des projets IA, craignant que celles-ci deviennent en Thaïlande une nouvelle mode technologique coûteuse et inefficace, comparable à la vague précédente des applications gouvernementales ou de la technologie blockchain, sur fond de soupçons de corruption et de mauvaise gestion des fonds. Certaines administrations profiteraient de cet engouement IA pour présenter des projets ordinaires à l’utilité réelle questionnée, comme l’application Thailand FishAI, qui devait permettre aux pêcheurs d’identifier leurs prises, sur laquelle le Ministère de l’Agriculture a admis des « défauts », comme le rapporte le Bangkok Post.

« Les jeunes préfèrent vendre leurs terres aux grandes entreprises »

Le long de la Sukhumvit Road de Chonburi, d’autres chantiers se multiplient. Parmi eux, le seul identifiable est connu sous le nom barbare de « QH101 ». Construit par le singapourien Bridge Data Centers, il sera l’un des plus grands du pays une fois achevé, avec une capacité de 200MW. De l’autre côté de la quatre voies, les logements des ouvriers s’alignent. « Ceux qui travaillent ici sont tous étrangers. Il y a beaucoup de Chinois et de Birmans », affirme Somnuck Jongmeewasin. Si les premiers ont droit à de confortables préfabriqués, les autres doivent se contenter de casemates précaires en tôle.

Le pari de la Thaïlande ne fait pas que des heureux. « C’est ma terre natale, il faut se battre contre tout ce qui la met en danger, revendique Chaweerat Phanprasirt, dit Toy, habitant du district de Chonburi. Mais les jeunes ne s’y intéressent pas, ils préfèrent vendre leurs terres aux grandes entreprises ». Alors que la province de Chonburi est déjà touchée par le stress hydrique, il tente de mobiliser les locaux face aux projets très gourmands en eau pour le refroidissement des serveurs. Le travail des pêcheurs pourrait être perturbé dans cette région située à quelques kilomètres du delta du fleuve Bang Pakong. Les rivières sont basses et la terre présente, par endroits, les craquelures caractéristiques de la sécheresse. « Les chantiers rejettent leurs eaux usées sans aucun contrôle, ça pollue les cours d’eau aux alentours », assure-t-il en montrant un ruisseau dégageant une odeur putride. D’après lui, aucune consultation n’a été menée avec la population avant l’installation des data centers.

Ces impacts sociaux et environnementaux pourraient pousser le pays à faire marche arrière. « Il y a deux ans, tout le monde était ravi de voir Google et Amazon Web Services arriver en Thaïlande. Au vu de l’impact environnemental et de la faible création de valeur, je pense que les réglementations vont se durcir dans les prochaines années », estime Amont Tanaset. Alors que la Thaïlande est encore très dépendante des énergies fossiles, une immense centrale à gaz devrait être construite dans les prochains mois pour alimenter les data centers de l’EEC, provoquant la colère des populations locales et des ONG environnementales. 

Augustin Brillatz et Axel Guillou

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