La natalité faiblit, avec un taux de fécondité à moins de 1,2 enfant par femme. Si les problèmes financiers apparaissent comme un élément central, plusieurs facteurs expliquent le phénomène : contraintes matérielles, quête de liberté et, chez certains, rejet politique.

Au parc Lumpini de Bangkok, la statue d'une mère portant son enfant célèbre la natalité.
En Thaïlande, 61,4 % des femmes qui avortent sont déjà mères. La question n’est plus seulement celle du désir d’enfant, mais de la possibilité économique d’en accueillir un. Dans l’ancien royaume de Siam, les nouveaux nés se font rares avec un taux de fécondité de moins de 1,2 enfant par femme en 2026, bien loin du seuil d’environ deux enfants, nécessaire au renouvellement de la population. Résultat : depuis 2021, le pays est entré dans une phase de déclin naturel de sa population avec à peine plus de 410 000 naissances par an – une bascule silencieuse et singulière pour un pays encore considéré comme émergent.
À la sortie de la crèche de l’hôpital Siriraj à Bangkok, le plus ancien complexe hospitalier de Thaïlande, Nana, 2 ans et demi, enfile ses chaussures sous le regard de sa mère. Ses couettes brunes rebondissent, son sourire ne la quitte pas. Elle est fille unique. Les dernières statistiques officielles montrent que 58,1 % des naissances enregistrées en 2023 étaient des premiers enfants, comme elle, contre seulement 30 % de deuxièmes (34 % en France). « J’aimerais vraiment avoir un second enfant, confie Nook, sa mère, mais financièrement, ce n’est pas possible. » À 39 ans, cette employée hospitalière gagne « environ 35 000 bahts par mois » (922 euros), tandis que son mari « en perçoit 26 000 », dans une ville où le salaire moyen s’élève à 580 euros par mois. Le couple dit consacrer près de 20 % de son revenu mensuel commun à sa fille, dont la moitié pour cette crèche réservée au personnel hospitalier. Dans les structures locales fréquentées par la classe moyenne, les frais varient généralement entre 80 et 395 euros par mois. Les crèches privées, elles, peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de bahts par mois.
Usage croissant de contraceptifs
Selon le centre de recherche indépendant thaïlandais 101 Public Policy Think Tank, élever un enfant coûte environ 150 000 bahts par an (près de 3 960 euros). Si cette charge est en théorie partagée entre l’État, via des aides publiques, et les familles, beaucoup de parents engagent en réalité des dépenses bien supérieures pour tenter d'ouvrir de meilleures perspectives à leurs enfants. À Bangkok, cette fracture sociale s’inscrit très tôt dans les trajectoires familiales. L’école publique demeure quasi gratuite mais, dans l’espoir d’offrir un autre horizon social, de nombreux ménages se tournent vers le privé, où les coûts s’envolent : de 150 000 à 400 000 bahts par an, jusqu’à un million pour les établissements internationaux les plus prestigieux.
Une partie de cette chute spectaculaire de la natalité trouve ses racines dans les années 1970, à une époque où la population thaïlandaise croît à un rythme insoutenable, notamment pour les services publics, et où une famille compte en moyenne cinq enfants. Pour lutter d’abord contre la pauvreté, puis plus tard contre la crise du Sida ayant durement touché le pays au point d’en faire un des principaux foyers asiatiques du virus, l’économiste Mechai Viravaidya lance, avec son association Population and community development association (PDA), une politique de sensibilisation ludique pour démocratiser l’usage du préservatif.
Dans les écoles comme dans les campagnes, il multiplie les initiatives : concours de gonflage de préservatifs, distributions lors d’événements publics ou encore vasectomies gratuites. Surnommé « Mr. Condom », il contribue à faire chuter massivement le taux de croissance démographique. En près de cinquante ans, l’usage de la contraception chez les femmes est passé de 15 % à 73 %. Autre objectif en substance, « donner le choix aux personnes », comme l’explique Wilas Techo, actuel président de PDA. « Plus on a d’argent, plus on peut avoir d’opportunités dans la vie. Aujourd’hui, l’enjeu pour la Thaïlande est de réduire ces écarts. »
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Face à ce constat, le ministère de la Santé a annoncé en février déployer une nouvelle stratégie globale intitulée « Chaque naissance compte », afin de soutenir les Thaïlandais qui souhaiteraient devenir parents. Parmi les mesures annoncées, des subventions pour la garde d'enfants, un meilleur congé parental ainsi qu’un soutien au logement pour les familles. Mais certaines associations de lutte contre la pauvreté craignent un manque de suivi financier et une instabilité politique qui pourrait empêcher la pérennisation de ces initiatives, encore au stade de simples orientations.
Ovules congelés pour 5000 euros
Aujourd’hui, dans la capitale comme dans nombre de pays qui ont connu un boom économique, une tendance prend de l’ampleur : celle d’un « changement de valeurs qui a fait passer la réussite personnelle et la liberté individuelle avant la parentalité comme critères d'une vie épanouie », souligne le docteur en démographie de l’université de Thammasat, Teera Sindecharak. « L'essor rapide de l'enseignement secondaire et supérieur – en particulier chez les femmes – a considérablement repoussé l'âge du premier mariage et de la première naissance », précise-t-il. Étudiante en pharmacie de 33 ans, Ice souhaite avoir des enfants, mais seulement « dans un meilleur système économique ». Son petit ami travaille dans l’entreprise familiale, et elle-même sait qu’elle finira par bien gagner sa vie. Mais pour l’instant, Ice dit tout simplement ne « pas avoir le temps » d’être « une bonne mère ».
Pourtant, choisir de retarder la maternité est un luxe dans une société internationalement réputée pour ses capacités médicales de pointe en matière de procréation. Entre les cossus immeubles vitrés du « Times Square de Bangkok », de nombreuses cliniques privées proposent aux femmes de jouer contre leur horloge biologique en congelant leurs ovules. Parmi elles, l’établissement Jetanin, installé ici depuis trente ans. Sur son parvis, de petites robes et accessoires pour enfants sont alignés sur des portants, en offrandes à la divinité bouddhiste Guanyin, généralement invoquée dans les prières sur la fertilité. « C’est très à la mode en ce moment, détaille la clinique. Pour congeler ses ovules, il faut débourser 200 000 bahts par an (5 270 euros), à renouveler chaque année en fonction de la qualité des ovules. » Des tarifs bien trop éloignés des réalités du pouvoir d’achat des Thaïlandais eux-mêmes.
Croisée non loin de là, dans le grand complexe commercial CentralWorld où elle est venue faire du shopping, Jote, productrice de contenus publicitaires de 35 ans, a choisi de prioriser sa propre liberté : « On a réfléchi au fait d’avoir un enfant mais on ne se sentait pas prêts à assumer des responsabilités envers qui que ce soit. » Rejointe par son petit-ami Aof, elle reconnaît avoir fait face à une pression familiale, mais considère faire partie d’une génération « où c’est accepté de ne pas en avoir ». Pour le couple, ensemble depuis huit ans, la priorité, c’est de voyager à l’étranger. Mais au-delà des trajectoires individuelles, la remise en question de la parentalité prend aussi, chez une partie de la jeunesse thailandaise, une dimension profondément politique.

Sur le parvis de la clinique de fertilité Jetanin, de petites robes et accessoires pour enfants sont alignés sur des portants, en offrande à la divinité bouddhiste Guanyin, généralement invoquée dans les prières sur la fertilité. © Zoé Fraslin
« Piège de la faible fécondité »
Sur X a émergé, durant les manifestations étudiantes de 2020 et 2021, le hashtag « Let it end with our generation » (Que cela s'arrête avec notre génération). Une façon d’exprimer leur rejet d’un système où « la corruption ronge tout ce qu’elle peut » et où « la politique s’enlise », selon les mots d’un utilisateur anonyme. Depuis, il est parfois repris par les jeunes Thaïlandais pour se moquer de la faible natalité du pays : pas de liberté, pas de bébé. « Qui voudrait que son enfant naisse prisonnier ? », lance le même internaute.
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Ce slogan « exprime l’idée selon laquelle le choix de ne pas avoir d’enfants constitue une réponse rationnelle aux cycles d’inégalités structurelles, d’injustice et de désillusion politique transmis de génération en génération », analyse le docteur Teera Sindecharak. De quoi faire écho à une sorte de « pessimisme », soit un « état de désespoir généralisé envers les institutions et la conviction que l’avenir n’est pas suffisamment sûr ou juste pour justifier d’y mettre une nouvelle vie au monde ».
Mais cette tendance à la baisse durable de la fécondité pourrait-elle s’inverser un jour ? Pour Teera Sindecharak, les chances sont maigres. « L’indice de fécondité est passé sous la barre de 1,5, un seuil que certains démographes qualifient de “piège de la faible fécondité”. » La mission ne semble pourtant pas impossible puisque certains pays, comme la Suède dans les années 2000, sont partiellement parvenus à remonter la pente grâce à des politiques globales et systémiques similaires à celles sur lesquelles le gouvernement thaïlandais a annoncé s’engager, allant des services de garde de la petite enfance à de nouveaux systèmes de protection sociale. « Pour la Thaïlande, la plupart des experts recommandent de développer des systèmes de soins de longue durée, de restructurer le marché du travail et de réfléchir sérieusement à la politique migratoire », décrypte le chercheur. Autrement dit, plutôt que de résoudre « cette crise démographique » à la racine, il s’agirait surtout, pour l’instant, de s’adapter à ses conséquences.
Esther Dabert
Zoé Fraslin
Kanyapak Wodid