Entre 2016 et 2018, la communauté du quartier de Fort Mahakan est expulsée pour construire un parc. Pendant 10 ans, Lek et sa famille ont traversé un parcours du combattant pour rebâtir leur vie ailleurs.
Ce fut une bataille épuisante pour Lek. Il lui a fallu dix ans pour y trouver une issue positive : « Je suis fier d’avoir de nouveau un endroit où je peux vivre avec une partie de ma communauté [une forme de quartier populaire en partie autogérée par ses habitants, ndlr]. » Son nouveau « chez lui », c’est un lotissement de 32 logements à deux étages, situé en face du Parlement thaïlandais dans le quartier de Kiak Kai, et partagé à parts égales avec la communauté voisine. Si l’homme de 66 ans a emménagé dans une de ces maisons aux murs de béton en 2022, c’est parce que celle qu’il possédait à Fort Mahakan n’est plus que poussière.
Le 25 avril 2018, entre les murs du fort Mahakan, situé dans le cœur historique de Bangkok, des pelleteuses démolissent les dernières maisons de sa communauté qui vivaient là depuis deux siècles. À la place, l’endroit est devenu un parc à la pelouse finement taillée.
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Trois coureuses en font le tour. Quelques passants flânent à l'ombre des arbres ou sur des bancs, qui permettent de prendre une pause au bord du canal attenant. Sur ces chemins bien tracés, des plaques monochromes sont chargées de porter le souvenir de cet endroit autrefois peuplé par 300 habitants. L’une d’elles retrace l’histoire de la fabrication de cages à oiseaux en bois qui faisait la renommée de l’ancienne communauté. Une écluse sépare l’espace vert d’une autre communauté : « Le parc, je n’en pense ni du bien ni du mal. Il est là maintenant, il faut vivre avec », affirme une femme âgée, qui a vu ses voisins se faire expulser il y a une dizaines d’années.
Se battre jusqu’au bout
La disparition de cette communauté est l'aboutissement d’une bataille aux multiples rebondissements. Un décret royal signé en 1992 vient renforcer l’expropriation de terres sur l’île de Rattanakosin, dans l'optique de mettre en valeur les nombreux sites historiques du quartier. Le Fort Mahakan est l’un d’eux. Sans solution claire proposée, les habitants engagent alors une résistance tous azimuts, dans la rue, les tribunaux et les médias. Les barricades et les recours côtoient les compromis et les accords. Les plans de l’administration de Bangkok ont ralenti, et même, à certains moments, nourri l'espoir des habitants de rester dans leur fort assiégé.

Dans la communauté de Kiak Kai, un groupe s’attelle à tendre une bâche au-dessus d’un canapé pour le protéger des pluies futures.
© Titouan Catel--Daronnat
Entre 2015 et 2016, la pression monte d’un cran. Les habitants sont régulièrement intimidés par des militaires et le fort se retrouve encerclés. « Devoir être constamment sur le qui-vive, c’était épuisant, surtout que personne ne pouvait gagner sa vie car personne ne voulait sortir », se rappelle l’ancien sculpteur traditionnel de Mahakan, qui vendait ses créations d’argile séchée aux touristes et aux curieux. À la fin de l’année 2016, les soldats et leurs auxiliaires municipaux donnent l’assaut, détruisent les barricades et pénètrent dans le fort. Après une série de négociations, la communauté se divise en deux factions : « Des conflits internes ont éclaté et des disputes ont commencé. Une partie voulait continuer à se battre. Une autre n’en pouvait plus, raconte l’ancien membre du comité de direction de la communauté. Je voulais me battre jusqu’au bout, mais je me devais d’aider les villageois à trouver un nouvel endroit. » Alors, il mène la visite du terrain de Kiak Kai, à 5 km de là. Convaincus, une partie des habitants décident de s’y installer et quittent le fort. Lek et sa famille de huit personnes sont des leurs. Ils touchent 60 000 bahts de compensation pour la destruction de leur maison, soit 1580 euros.
Il en utilise la totalité pour construire sur le terrain que le groupe loue au Trésor public grâce à une coopérative créée pour l’occasion. En plus de ces investissements personnels, les habitants contractent un emprunt pour la réalisation des travaux auprès d’un institut gouvernemental.
Une communauté éparpillée
Commence alors une errance de cinq années. La première, le groupe de Kiak Kai la passe dans un ancien bâtiment de bureaux de l’administration des eaux. L’aménagement est sommaire. Quand le propriétaire demande la restitution de son bien, le groupe se disperse mais reste en contact pour suivre l’avancée des travaux. Par manque d’argent, certains se retrouvent loin, en banlieue de Bangkok. Lek et sa famille font partie des plus favorisés, et louent un appartement en ville grâce à leurs économies. En 2021, une entreprise chargée des travaux abandonne le projet, laissant des vestiges encore visibles : à côté d’une bâtisse, un engin de chantier prend toujours la poussière. Ce retrait plonge les anciens du fort un peu plus dans l’endettement.
Les premiers emménagements ont lieu en 2022. La communauté se retrouve et occupe rapidement les 16 maisons qui lui sont dédiées. « Ce n’est pas terminé à 100 %, mais on peut y vivre, l'intérieur est correct, assure Lek. Je suis très heureux que nous ayons notre propre maison. C’est dommage qu’on ne puisse pas accueillir plus de gens ici. » Chez lui, au n°21/54, des affaires sont posées ici et là, dans l’étroit rez-de-chaussée. Sa petite-fille de 10 ans, Smile, est assise sur un canapé-lit et joue sur un téléphone. Dehors, quatre hommes installent des toiles au-dessus d’un canapé et de chaises pour protéger l’endroit des pluies à venir. Juste à côté, Pa'Chan Pa'Mham prépare à manger derrière son chariot de street-food. Lek couvre son scooter d’une bâche, range quelques affaires. Une journée normale à Kiak Kai pour les anciens du fort. «Je suis soulagé. Ici, il n'y a plus aucune pression. J’ai fait le bon choix. »
« La culture a presque disparu »
S’ils ont aujourd'hui un logement stable, l’éparpillement de la communauté a fissuré ce qui faisait autrefois son identité. « La culture qui existait au fort a presque complètement disparu depuis notre départ », regrette celui qui multiplie les initiatives pour « la garder en vie », en transmettant son savoir-faire de sculpteur. S’il a fait de son artisanat une activité annexe, à côté d’un emploi d’agent de sécurité au Parlement, il participe à des ateliers organisés par une fondation thaïlandaise, pour apprendre ses techniques à des enfants du quartier. La fabrication de cages à oiseaux a aussi du plomb dans l’aile, mais parvient à subsister à Kiak Kai. « Une personne les fabrique ici la semaine et les vend au marché du parc Chatuchak les week-ends », explique Lek.
Le calme du quartier n’est perturbé que par le cri d'un vendeur ambulant de roti thaïlandais – un dessert semblable à un pancake – qui tente d’attirer les clients. « Ce qui me manque aussi, c’est le mode de vie. Il y avait toujours des gens dans le fort, des visiteurs, c’était vivant, se souvient Lek. Les liens avec les gens ici n’ont pas changé, c’est comme mes frères et mes sœurs. Mais maintenant, il n’y a plus rien à voir. »
Titouan Catel--Daronnat
Guntanut Tainkul
Aim Chuveera
Yanutchara Sookserm

Smile, la petite fille de Lek, sculpte des bustes d’argiles grâce à des petits moules à la manière de son grand-pètre, devant leur maison de Kiak Kai © Titouan Catel--Daronnat