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Les rizières apparaissent dès la sortie de Bangkok. Le commerce de la céréale est aussi mondialisé que fragile, reposant sur une majorité de petits producteurs surendettés et sensibles à la moindre crise.

La pluie vient de s'arrêter ce 13 mai, quelques minutes avant le lancement de la cérémonie royale du labour. Sous l'égide du couple royal de Rama X et de la reine Suthida, agriculteurs, banquiers, retraités ou militaires viennent par centaines au cœur de Bangkok pour célébrer le début de la saison de la plantation du riz.

Chaque année, ce rituel vise à estimer les rendements de la future saison agricole pour le troisième exportateur mondial de riz. La procession millimétrée s’étend tout au long de la matinée. Au cœur du cortège, deux bœufs sacrés qui se voient proposer une sélection de sept aliments. Riz, eau, herbe, whisky… Ce que les bovins mangent – ou boivent – annonce la couleur des récoltes à venir. Le lendemain, les résultats tombent : comme l’année dernière, la saison sera prospère, et les récoltes abondantes.

Dans la province d’Ayutthaya, à une soixantaine de kilomètres au nord de Bangkok, Kung, agricultrice, se tient bâton à la main entre son champ et son échoppe, à l’ombre d’un camion. « C’est de pire en pire chaque année », confie-t-elle en regardant son hectare et demi de rizière, hérité de sa mère il y a trente-deux ans. Pour les cultiver, elle débourse 60 000 bahts (1 580 euros) par an (pour les engrais, locations de matériel, salaires…), et récupère seulement 50 000 bahts (1 320 euros) en moyenne avec la vente de sa production.

Depuis deux ans, le cours du riz a fortement baissé à l’échelle mondiale. En avril 2024, une tonne de riz s’échangeait à 116 euros. Aujourd’hui, elle n’en vaut plus que 88.

Petites fermes, gros marché

Un tiers de la population thaïlandaise travaille dans l’agriculture, selon les estimations de la Banque mondiale. Bien que les rizières s’étendent sur l’ensemble du territoire, la majorité se trouve dans le nord et l’est. En général, la situation des agriculteurs ressemble à celle de Kung : des fermes familiales, avec une surface autour de deux hectares. Depuis le centre de Bangkok, il faut compter moins d’une heure de voiture pour trouver les premières parcelles.

À quelques kilomètres de chez Kung, dans le district de Bang Sai, Pornthap épand des engrais sur ses rizières grâce à un drone. Ses champs couvrent 48 hectares, une surface peu commune dans le paysage agricole thaïlandais. À 34 ans, il a massivement investi pour moderniser ses parcelles, héritées de son père il y a quinze ans. Entre ses mains, il tient la console qui pilote l’engin de plus d’un mètre d’envergure. « J’en ai trois comme ça », explique-t-il fièrement. Pornthap a toujours voulu être agriculteur, et c’est avec cette idée qu’il a étudié l’agronomie à l’université : « Je voulais pouvoir travailler avec les innovations technologiques. »

Le jeune agriculteur a multiplié les investissements, que ce soit en remplaçant les pompes à eau thermiques par des pompes à énergie solaire ou en achetant des drones pour l’épandage. « C’est complètement différent de ce que faisait mon père, affirme-t-il. On est plus productif et les conditions de travail sont meilleures. » Dans les environs, il est l’un des premiers à avoir investi dans ces machines qui coûtent 800 000 bahts (21 000 euros) pièce. Une partie de son activité consiste donc à louer ses drones aux riziculteurs voisins, comme Kung, qui manquent de moyens et sont parfois trop âgés pour gérer cette partie de la récolte seuls.

Après seulement quelques jours, les grains de riz plantés par Pornthap ont déjà bien poussé. © Arthur Besnard

« Pour changer de modèle, il faut de l’argent »

Le gouvernement thaïlandais organise des programmes d’accompagnement avec des entreprises spécialisées dans les biotechnologies, la robotique ou l’agriculture biologique. Ces innovations restent toutefois inaccessibles pour une grande partie du monde agricole thaïlandais. « Pour changer le modèle, il faut de l’argent, précise Cyrille Moyon, auteur d’un rapport à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec) à Bangkok. Ce n’est pas en ayant des agriculteurs déjà endettés que ce sera possible. »

Dans les foyers agricoles thaïs, la dette médiane s’élève à 250 000 bahts (environ 7 000 euros) et se transmet souvent par héritage.

Cyrille Moyon décrit ainsi des masses de petits agriculteurs qui se précarisent « en partie à cause des engrais ». Leur prix s’est envolé en même temps que celui du baril de pétrole lors du blocage du détroit d’Ormuz à la suite des attaques menées par les États-Unis en Iran.

Derrière la pile de paperasse de son bureau, Thitiwat, élu local de Manwichai et agriculteur, parle d’une dette quasi universelle dans la commune. Située à une vingtaine de kilomètres de Bang Sai, la riziculture y fait vivre presque tout le monde. Cette détresse économique est en grande partie liée à une firme « intermédiaire », qui, sans que l’on nous dise son nom, exerce un quasi-monopole sur le secteur. À la fois vendeur d’engrais, de produits phytosanitaires et acheteur de riz, cette unique « grosse entreprise » emploie des représentants pour traiter avec les producteurs de la zone. Dans ce rapport de force asymétrique, difficile de négocier ses prix.

« À terme, nous devrons partir »

Face à la situation critique, ses camarades du mouvement national Mop Chao Na (foule paysanne) et lui manifestent régulièrement à Bangkok pour exiger des prix fixes sur le riz. La veille de notre rencontre, Thitiwat se trouvait au Parlement pour discuter de sa situation avec des élus. Aujourd’hui encore, les prix dégringolent, et son espoir avec : « Ça ne changera jamais », se désole-t-il.

À 55 ans, Thitiwat a l’âge moyen des agriculteurs thaïs. Ses collègues et lui ne se posent pas encore la question de la retraite, mais dans un secteur où « de moins en moins de jeunes veulent travailler sur les fermes », les investisseurs chinois ou les gros conglomérats agroalimentaires thaïlandais sont aux aguets pour tout racheter. Pas moyen de savoir si cet avenir les inquiète, mais la perspective est claire : « Si on continue comme ça, nous serons employés et plus propriétaires de nos terres. À terme, nous devrons partir. » Près d’Ayutthaya, beaucoup ont déjà dû vendre du terrain pour renflouer leurs dettes, rapporte Thitiwat.

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Cyrille Moyon fait état, lui, d’une riziculture « au bord de la falaise », tant sur le plan économique qu’environnemental. Les rizières actuelles, concentrées sur peu de variétés sélectionnées pour leur productivité, ne sont ainsi pas prêtes à supporter des cas extrêmes. Les crues et les fortes sécheresses peuvent alors mener à la perte de toute une récolte. « Si vous avez plusieurs variétés, certaines vont résister à l’inondation et d’autres pas, précise le biologiste, plus vous mélangez, plus votre système est résilient. »

Côté pluie aussi, il estime que les infrastructures, vétustes, ne sont plus adaptées : « On a des bassins de rétention, mais avec l’augmentation des précipitations, le système hydraulique n’est plus à l’échelle. »

Pour s’adapter au changement climatique, Thitiwat essaye de renouveler ses cultures en plantant du riz vietnamien. © Arthur Besnard

L'action publique à la traîne

En réponse à cette crise, la classe politique « n’a pas les outils » pour faire les investissements adéquats, d’après Cyrille Moyon. Parmi les freins, le spécialiste cite l’impact de la corruption sur les investissements publics, ou encore la défiance commerciale entre les pays de l’Asie du Sud-Est, empêchant tout investissement collectif.

Thitiwat, lui, dit ne plus faire confiance aux partis au gouvernement, dont il dénonce la connivence avec les élites économiques. Malgré tout, il ne manque pas de nostalgie en évoquant la politique de subvention qui, dans les années 2000, a accordé des prêts avantageux aux agriculteurs. Thaksin Shinawatra, largement soutenu dans les campagnes, était alors Premier ministre.

Aujourd’hui, Thitiwat travaille parfois avec des élus du Parti du peuple, qui représentent une opposition centriste libérale ; mais il doute de leur capacité à agir face à l’influence des grandes corporations agroalimentaires.

Au moins, la récolte de cette année s’annonce bonne. Prophétie des bœufs ou non, c’est avec un sourire non dissimulé que Thitiwat nous montre son champ fraîchement germé.

Arthur Besnard

Pauline Moyer

Nutwaree Titwattanasakul

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