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À Bangkok, la vie active continue après 60 ans. Les allocations de vieillesse ne permettent pas de vivre au-dessus du seuil de pauvreté. Chez les seniors particulièrement, la précarité grandit de façon inégale.

Ood, 71 ans, découpe des quartiers de mangue à l’arrière d’une échoppe du réfectoire de l’université Thammasat, proche du Palais royal qui borde le fleuve Chao Phraya. Mooh, son épouse du même âge, empaquette du riz sucré dans une barquette en plastique. Depuis plus de cinquante ans, ils régalent les étudiants et ne sont pas prêts d'arrêter leur activité. Entre deux sourires adressés à celles et ceux venus profiter d’une pause, ils l’assurent : continuer de travailler à leur âge n’est pas un poids. « Cela nous permet de garder du lien. Si l’université nous disait de partir, on ferait la même chose devant notre maison », confirme le septuagénaire. 
Cet investissement reste toutefois contraint par une réalité financière. L’allocation minimum de vieillesse perçue par le couple n’est pas suffisante pour leur permettre de régler leurs factures. « Tant qu’on est en capacité de le faire, on travaillera », s’accordent-ils.

Mooh et son époux Ood tiennent l'échoppe Kanom Wan Pa Mooh dans le refectoire de l'Université Thammasat, à Bangkok.  © Tom Soriano

Comme 90 % des Thaïlandais et des Thaïlandaises, ils perçoivent un minimum vieillesse de 600 bahts par mois à partir de 60 ans, soit un peu moins de 16 euros. Cette allocation universelle est rehaussée chaque décennie de 100 bahts, jusqu’à atteindre 1 000 bahts par mois pour les citoyens de 90 ans et plus. « Mais ce n’est pas assez pour tout payer », surtout dans une capitale où « les prix ne font qu’augmenter », regrette le couple. Ce revenu concerne les travailleurs et travailleuses du secteur privé, ainsi que celles et ceux du secteur informel n’ayant pas déclaré leurs activités, soit la moitié de la population en âge de travailler. Seuls les fonctionnaires ne perçoivent pas cette allocation : ils cotisent à un régime spécifique qui leur garantit une pension mensuelle, financée en partie par l’État. L’épargne vers des fonds de retraite privés est une solution choisie par d’autres. Elle reste malgré tout à la marge en Thaïlande.

Vivre grâce aux dons

Face aux insuffisances du système, les situations de précarité deviennent le quotidien de beaucoup de personnes âgées. À 73 ans, celui qui se fait appeler Oncle Aek ramasse des déchets pour compléter sa pension. L’ancien vendeur gagnait auparavant 2 000 bahts par mois. « Quand j’étais jeune, je me suis souvent demandé à quoi ressemblerait ma retraite. Je n’aurais jamais pensé me retrouver dans une pareille précarité », admet-il. Le visage couvert d’un masque chirurgical, il confie devoir trouver 500 bahts supplémentaires pour payer son loyer. Tous les jours, Oncle Aek se rend dans le quartier de Pom Prap Sattru Phai qui abrite un refuge mis à disposition par le gouvernement. Deux châteaux d’eau abandonnés s’y dressent. Des panneaux blancs aux slogans galvanisants y sont placardés. « N’oubliez pas de prendre du plaisir en faisant de nouvelles choses ! » ; « Il n’y a pas de perdants définitifs », peut-on lire. C’est ici qu’une centaine de personnes sans-abri attendent l’arrivée des maraudes. Le vieil homme le reconnaît, « sans ces distributions de repas gratuits je ne m’en sortirais pas ».

Dans une ville où le prix d’un repas avoisine les 50 bahts, « 600 bahts de minimum vieillesse par mois, ça ne veut rien dire », déplore Candice, une travailleuse sociale de 28 ans. Cette dernière se rend quotidiennement au refuge de Pom Prap Sattru Phai. Elle est salariée de la Bangkok Community Help Foundation, une organisation non gouvernementale dont l’une des missions est de distribuer de l’aide alimentaire dans la capitale thaïlandaise. « Pour les personnes les plus pauvres, il faut réduire au maximum le coût de la vie. C'est-à-dire manger gratuitement autant que possible, et ne pas rester à l'appartement pour ne pas consommer de l'électricité… Mais, de l'avis des sans-abris avec qui j'ai l'habitude de discuter, c'est toujours mieux que rien. Certains me disent : “Je garde ça pour mes économies, et je continue à travailler.” »

 

Les personnes en situation de précarité attendent l'arrivée des maraudes au refuge de Pom Prap Sattru Phai .

© Maud Karst

Sonjai, 73 ans, en est un parfait exemple. À l’ombre d’un arbre du refuge, la femme vêtue d’une robe verte se remémore les nombreux métiers qu’elle a fait. Secrétaire, assistante médicale, enseignante, femme de ménage... La pandémie de Covid-19 vient mettre fin à ses activités. « J’ai perdu mon travail et je suis devenue SDF. Je me suis mise à dormir sur une plage de Pattaya avant de revenir à Bangkok et d’être hébergée au refuge. » Sonjai bénéficie d’une formation offerte par le gouvernement dans un local adjacent à l’ancien château d’eau. « J’aime cuisiner ! Mon objectif est d’économiser 3 000 ou 4 000 bahts pour acheter un petit commerce et vendre de la nourriture. » Mère de deux enfants, elle préfère continuer à se débrouiller seule et ne rien leur dire de sa situation : « J’ai de bonnes relations avec mes fils. Mais je me préoccupe de leur ressenti. S’ils savaient que j’étais dans cette situation, ils se feraient du souci. »

Par pudeur ou par honte, nombreuses sont les personnes âgées qui refusent d’informer  leurs enfants lorsqu’elles sont dans la précarité. Quelques mètres plus loin, Sitthichai soupire dans sa chemise à carreaux gris : « Je ne veux pas que ma famille soit au courant. Je ne veux pas être un fardeau. » L‘ancien chauffeur de taxi qui gagnait « entre 400 et 500 bahts par jour » a vu ses revenus s’écrouler lorsqu’il a pris sa retraite à 70 ans. « Je touche 700 bahts par mois. Je vis au jour le jour. Mon quotidien commence à la station de bus. Je prends une navette pour aller jusqu’à la gare. Ensuite, je monte dans un car qui m'emmène aux funérailles de la Reine Mère, où de la nourriture gratuite est distribuée. » Ces distributions ont lieu depuis la mort de la mère du roi Rama X. Cependant, elles prendront fin en décembre, à l’issue de cette année de deuil national. Sitthichai poursuit : « Puis, je retourne à la station. Le plus dur au quotidien, c’est d’être affamé. D’être affamé et d’attendre la mort. Personne ne peut m’aider. »

« C'est l'individualisme qui prime » 

En Thaïlande, les solidarités familiales sont « profondément ancrées dans nos racines et notre culture », explique Candice. La travailleuse sociale vient d’une province rurale du pays. « Dans les campagnes, cette tradition est très établie, elle se transmet de génération en génération comme une norme sociale. » Mais la population thaïlandaise est extrêmement vieillissante. À cause de ce tsunami gris, une seule personne peut se retrouver à devoir prendre soin de ses parents, oncles, tantes et grands-parents.

La situation démographique et le changement des mentalités chamboulent le fonctionnement traditionnel de la prise en charge des aînés. « Avec le consumérisme et le rythme effréné de la vie, il faut gagner autant d’argent que possible, analyse Candice. On ne s’attend plus à ce que les enfants prennent soin de leur aînés. C'est donc l'individualisme qui prime, plutôt que les liens familiaux ou communautaires. »

Prompt, étudiante établie à Bangkok, prend conscience que « s’occuper de ses parents coûte cher ». Elle est la fille d’un militaire et d’une couturière. Sa mère a un plan de vie pour elle. « Elle veut que je fasse des bonnes études et que je trouve un emploi stable pour financer plus tard une aide à domicile ou une maison de retraite. Mes parents ne veulent pas devenir un fardeau pour moi », présente celle qui poursuit une licence de géographie. Pour la majorité de la population, une retraite dans un endroit dédié aux personnes âgées reste difficilement accessible.

Monsieur Kaan est le manager d’un centre de soins privé dans le quartier de Chatuchak. Il détaille : « Nos tarifs commencent à 40 000 bahts par mois et peuvent atteindre 100 000 bahts, près de 2 700 euros. »  Un tarif qui reste difficilement accessible même pour les fonctionnaires, qui touchent en général autour de 20 000 bahts de retraite. La plupart du temps, l’établissement accueille d’anciens employés ou cadres d’État qui ont aussi d’autres activités, leur pension ne permettant pas de couvrir les frais dans leur intégralité. Quant aux établissements de soins publics, la demande est telle que les listes d’attente s’étendent sur plusieurs années.

« Ils ont gagné de l’argent, payé des impôts et maintenant qu’ils sont trop vieux, ils vont tout perdre, déplore Friso, citoyen hollandais arrivé en Thaïlande il y a 16 ans, et cofondateur de la Bangkok Community Help Foundation. Pour cette génération-là, il est déjà trop tard. Mais il faut que ça s'améliore, sinon on verra de plus en plus de personnes âgées finir à la rue, on verra le taux de natalité baisser encore plus, on verra l'endettement des ménages augmenter. Maintenant, il faut prendre soin de nos aînés. »

Mais la réaction du gouvernement se fait attendre. « Ce qui m'énerve, c’est qu'à chaque élection, les candidats promettent toujours aux personnes âgées qu’ils augmenteront leur pension. Ils disent 3 000, 3 500 bahts, et ils ne tiennent jamais leurs promesses », regrette le créateur de l’ONG.

Aim Chuveera

Maud Karst

Tom Soriano

Guntanut Tainkul

 

Sitthichai ne veut pas informer ses enfants de sa précartié.

© Tom Soriano

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