Vous êtes ici

À Bangkok, Chadchart Sittipunt brigue un second mandat à la tête du gouvernorat de la capitale thaïlandaise, dont les élections sont prévues le 28 juin. Un consensus presque atteint pour celui que beaucoup voient comme un pragmatique indépendant salué par de nombreux habitants, mais non sans angles morts résiduels.

Rupture. Sur le marché de Khlong Toei, un building noir surplombe les étals de poissons et de viande. Comme seule ligne de démarcation, une route à deux voies sur laquelle les scooters foncent avec agilité. C’est ici, à deux pas du bidonville le plus peuplé d’Asie du Sud-Est que le gouverneur démissionnaire de Bangkok, Chadchart Sittipunt, avait décidé d’entamer sa campagne en 2022. Un choix symbolique, inscrit dans sa volonté de se tourner au plus près des habitants, qui rompt avec ses prédécesseurs. 

Assise derrière des poulets déplumés prêts à la vente, Maprany, 21 ans, reconnaît des changements concrets pour le marché alimentaire, même si elle n’attend pas grand-chose du gouverneur sortant Chadchart Sittipunt – qui avait fait du quartier sa première visite en tant qu’élu en 2022. « Avant son élection, les gens déversaient les eaux usées directement dans le canal », raconte-t-elle. Aujourd’hui, ils risquent la fermeture de leur commerce s’ils récidivent.

Autre mesure pour les commerçants, l’interdiction de vendre des poulets vivants pour des raisons sanitaires. Désormais, les contrevenants risquent une amende de 50 000 bahts, plus de 1 300 euros. Pourtant, les chants des coqs continuent de résonner au cœur des allées. Développé autour du port de Bangkok, le quartier est régulièrement confronté aux incendies et aux inondations, aggravés par la vétusté des constructions et un système d’évacuation des eaux défaillant. 

« En traitant les problématiques telles que les trottoirs, les passerelles ou le drainage, des améliorations dans chaque district sont visibles, y compris à Khlong Toei », affirme Chadchart Sittipunt, interpellé le 17 mai. Présent lors des commémorations aux victimes des manifestations pro-démocratie de mai 1992, le gouverneur a troqué sa chemise/cravate pour un tee-shirt et une veste sans manches noirs aux bandes réflectives. Détendu et avenant, il prend le temps d’échanger avec les personnes présentes.

« Chadchart se préoccupe vraiment des habitants du quartier : il y a moins de déchets et moins de stands de street-food qu’avant », observe Kanya, 24 ans, qui tient une échoppe de pâtisserie dans une station de métro souterrain près de Khlong Toei. Les marchands ambulants, indissociables de l’identité de Bangkok, sont dans le viseur du gouverneur. Son objectif : rendre la ville plus praticable aux piétons. En quatre ans, plus de 1  100 km d’espaces piétons ont été réaménagés selon l’administration métropolitaine de Bangkok (BMA). Mais d’où peut bien venir cette idée ? Pas besoin d’aller bien loin : à deux heures de vol, Singapour ressemble à ce que les urbanistes de la capitale thaïlandaise envisageraient comme la ville idéale.

Renouveau démocratique

Fort de sa popularité, Chadchart Sittipunt, 59 ans, espère reproduire son succès de 2022 pour l’élection du 28 juin 2026. Cet ingénieur formé aux États-Unis a raflé le gouvernorat avec 52 % des voix dans un scrutin qui a vu 2,6 millions de votants s’exprimer. Une victoire écrasante dans l’histoire de la capitale, après des années sans élections, des suites du coup d’État militaire de 2014. Une junte, menée par Prayut Chan-o-cha, général de l’armée royale, et qui s’est chargée de nommer le gouverneur pendant huit ans. Seule métropole de Thaïlande à élire son édile, Bangkok est un cas unique : les autres villes doivent faire avec un édile nommé par Anutin Charnvirakul, ministre de l’Intérieur, qui cumule le poste avec celui de Premier ministre du pays. 

Lié à la galaxie de Thaksin Shinawatra et du Parti pour les Thaïs, Chadchart Sittipunt est ministre des Transports au sein du gouvernement de la sœur aînée de l’ancien Premier ministre (2001-2006), Yingluck, de 2012 jusqu’à leur destitution en 2014. Au fil des années, il s’est forgé l’image d’un technicien pragmatique, davantage intéressé par l’efficacité sur le terrain que la tambouille politicienne. Toujours proche des « chemises rouges », il s’est toutefois présenté comme indépendant, malgré des approches du Parti du Peuple, communément appelé le parti Orange. Une stratégie électorale pour Pravit Rojanaphruk, journaliste au Khaosod English : « Si Chadchart avait rejoint un parti, il aurait dû faire des compromis. Le parti Orange étant perçu comme très progressiste, il se serait aliéné une partie de l’électorat. »

Le prétendant à un second mandat a également fait de la proximité et de la transparence ses marques de fabrique. Surnommé « l’homme le plus fort du monde » par ses soutiens, Chadchart Sittipunt se montre quasi quotidiennement en direct sur Facebook. Déambulations dans des quartiers, échanges, footing matinaux : « Ses contempteurs disent que c’est un showman et qu’il se préoccupe davantage de ses vidéos que du vrai monde, mais il travaille dur », ajoute cet observateur aiguisé de la vie politique thaïlandaise. 

Chadchart Sittipunt est candidat à sa réelection le 28 juin 2026. © William Jean

Massacre au « centre du monde »

Quelques jours plus tard, une commémoration en chasse une autre. Deux groupes se font face sous les écrans géants du neuvième plus grand centre commercial du monde, le Central WOrld, à Ratchaprasong. Les « chemises rouges » chantent et dansent au rythme d’une musique pop originaire de la région Isan au nord-est du pays. Ici même sur les lieux où, en mai 2010, des militants et des journalistes ont été tués par la police et l’armée. L’épisode traumatique a fait une centaine de morts et plus de 1 500 blessés, déclenchant de violentes émeutes. À l’époque, Chadchart Sittipunt n’était pas encore engagé en politique, travaillant notamment dans l’immobilier. Une possible réponse à son absence de l’hommage.

À côté, le Parti du Peuple s’est déplacé en soutien, non sans soigner sa communication, influenceurs et journalistes mobilisés pour l’occasion. Ses représentants politiques, eux, participent à une cérémonie religieuse menée par des moines, qui ne se soucient guère des « chemises rouges ». Parmi les participants, Folk, 22 ans, attend un concert de rap thaï qui tarde. L’étudiant en économie vit à Bangkok depuis deux ans et note l’écoute de l’administration du gouverneur. « J’ai utilisé la plateforme Traffy Fondue pour me plaindre de l’absence d’éclairage et des trottoirs encombrés. Le problème a été réglé en une semaine », déclare-t-il tout sourire. 

Avec plus d’un million de cas résolus sur plus de 1,2 million de plaintes déposées selon Aekvarunyoo Amrapala, porte-parole du BMA, la plateforme est devenue un symbole du mandat de Chadchart. Centrée sur des mesures concrètes, l’application permet de signaler des problèmes urbains. Traffy Fondue sert ainsi d’interface entre besoins des citoyens et administration qui se veut travailleuse.

Des complexes luxueux aux zones précaires, les déchets jonchent trottoirs neufs et canaux. Dans cette mégapole de plus de 10 millions d’habitants, sacs plastiques à usage unique, mégots et bouteilles en verre s’accumulent. Si des plans de gestion des déchets ont vu le jour, leur application reste partielle. « Le peuple thaï n’est pas très discipliné. Ces politiques restent difficiles à faire appliquer », relève Prinya Thaewanarumitkul, professeur de droit public à l’Université de Thammasat. 

Bangkok étant menacée de devenir la ville la plus chaude d’Asie du Sud-Est d'ici à 2050 selon l’Asean Centre for Energy, la végétalisation fut l’un des axes majeurs du mandat du gouverneur. Et double sa promesse d’un million d’arbres plantés. « Les gens ont besoin de fraîcheur naturelle, pas de deux millions de climatiseurs », relève l’enseignant. « Bangkok 15 minutes » incarne cette méthode, visant un parc à moins d’un quart d’heure de marche. Inspirée de tendances internationales initiée par le Paris d’Anne Hidalgo et du C40 Cities Climate Leadership Group, où siège notamment l’ancien maire de New York et milliardaire Michael Bloomberg. Cette tactique s’inscrit dans un mouvement global de villes durables. Si le BMA s’est vanté de la sortie de terre d’une centaine de « parcs de poche », les effets bénéfiques pour la santé restent moindres et les craintes d’une gentrification verte fondées. 

« Ce n’est pas un désastre. Mais il a fait le strict minimum », estime Pravit Rojanaphruk. Même chez ses détracteurs, les critiques restent tendres. Quantum, 26 ans, scrolle sur son téléphone en marge d’un immense centre commercial. Polo noir brodé du triangle inversé orange en évidence : « Il n’est ni bon, ni mauvais, il aurait dû plus se concentrer sur le trafic routier. »

Le 19 mai 2026, des chemises rouges se sont rassemblés sous les écrans publicitaires du centre commercial Central WOrld pour rendre hommage à leurs camarades tués 16 ans plus tôt. © William Jean

Fin de mandat accidentogène

Le 16 mai 2026, un train de fret percute en plein milieu de la ville un bus coincé sur les rails à cause des embouteillages. L’accident fait 8 morts et 33 blessés. De quoi remuer la fin du mandat de Chadchart Sittipunt alors qu’il est sur le point de s’envoler pour les États-Unis pour la remise de diplôme de son fils à Seattle. Pour Prinya Thaewanarumitkul, l’incident illustre les limites du poste de gouverneur, privé d’autorité sur la police chargée de la circulation, inféodée au ministère de l’Intérieur. « Notre gouvernance est différente d’autres villes, qui ont la main sur la police ou les hôpitaux. Ici, les forces de l’ordre sont étatisées », reconnaît Chadchart. 

Mais quid des domaines où le gouverneur a la main ? Sur le logement, le premier édile pèche. Pour Jay, de l’association Four Regions Slums pour l’amélioration des conditions de vie des bidonvilles, « Chadchart n’ose pas aborder certains sujets par crainte de froisser les fonctionnaires ». L’utilisation des terrains publics gérés par la municipalité pour en faire des habitations manquerait de cohérence. Et les communautés des bidonvilles doivent s’enregistrer auprès de bureaux avant de bénéficier d’un suivi. Un processus long et fastidieux pour ces habitants de quartiers défavorisés. Malgré ces limites, Chadchart reste largement favori à sa réélection. Mais non sans peine. Le Parti du Peuple pourrait écorner sa majorité au conseil métropolitain et imposer un rapport de force dans la ville qu’elle domine depuis les élections législatives de février. Le premier édile pourrait aussi s’imaginer des ambitions nationales comme candidat au poste de Premier ministre, soutenu silencieusement par le Parti pour les Thaïs, ses grands amis de longue date. Mais il faudrait avant ça que les conservateurs au gouvernement et les pro-démocratie s’effondrent dans le processus. Là aussi, Chadchart joue sur une rupture.

William Jean

Jade Santerre

Phatsnicha Thudsuriyawong

Imprimer la page