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Petites communes, grandes responsabilités

Pour 19 candidats sur 48, ce sont les conditions d’exercice du mandat qui justifient leur départ. Certains évoquent la surcharge de travail, le poids des responsabilités ou encore l’ingratitude du métier. La notion de sacrifice revient souvent, en lien avec l’idée que la vie personnelle se retrouverait complètement aspirée par la fonction. La fragilisation de la fonction de maire est citée, quant à elle, cinq fois. On y regroupe aussi bien les querelles à l’échelle locale au sein du conseil municipal que la lourdeur administrative qui pèse sur les maires. Des enjeux plus nationaux, engageant la responsabilité du gouvernement, sont pointés du doigt, comme les budgets des collectivités territoriales de plus en plus serrés. Le dernier scrutin municipal a également été le premier à étendre la réforme sur la parité aux communes de moins de 1 000 habitants. Seulement deux maires (sur 48) la mentionnent comme raison de l’échec de la constitution de leur liste.

 

« Il y a une chance qu’il n’y ait pas de second tour. » En janvier dernier, suite à la publication des premières études d’opinion pour les élections municipales de Perpignan, Louis Aliot se voyait déjà réélu. Pourtant, la veille, le candidat d’extrême droite comparaissait en appel dans l’affaire des assistants parlementaires du FN/RN. Quelques mois plus tard, le pronostic se confirme : il est reconduit dès le premier tour à Perpignan, avec 51,4 % des voix.

Un cas loin d’être isolé. Philippe Janicot (Divers gauche), 57 ans, a été réélu au premier tour à Boisseuil (Haute-Vienne). Il est pourtant mis en examen pour quatre viols et tombe sous le coup d’un contrôle judiciaire qui l’empêche de mettre les pieds en Haute-Vienne, exception faite pour les conseils municipaux. 

En Normandie, Edgar Moulin, maire sortant sans étiquette de Saint-Ellier-les-Bois (Orne), a aussi été reconduit au premier tour malgré sa mise en examen pour plusieurs infractions sexuelles dont le recours habituel à la prostitution de mineurs et la détention d’images pédopornographiques. L’affaire a été révélée en mai 2025, quand l’élu a été placé en détention provisoire avant d’être libéré en octobre. Le sexagénaire, seul candidat en lice dans le village, a été élu avec 57 voix, face à 14 bulletins blancs et 49 nuls. Une situation exceptionnelle où les suffrages exprimés sont inférieurs au total des votes blancs et nuls, qui ne sont pas pris en compte. À Six-Fours-les-Plages (Var), Frédéric Boccaletti (RN), 52 ans, condamné pour violence en réunion avec arme, a remporté l’élection au deuxième tour face au candidat sortant.

Une minorité sous pression judiciaire

Parmi les maires des 150 villes françaises les plus peuplées, 41 sont ou ont été inquiétés par la justice, soit un peu plus d’un édile sur quatre. Parmi eux, dix ont été condamnés. Les autres sont en cours de procédure judiciaire, et sont donc toujours présumés innocents.

Les trois quarts des 68 communes concernées comptent moins de 500 habitants. Elles se répartissent sur l’ensemble du territoire, même si une concentration importante apparaît dans la diagonale du vide, zone où les densités de population sont plus faibles que le reste de la France. 

« Je suis vieux et à mon âge tout peut arriver »

Pour savoir ce qui a conduit à l’absence de liste, nous avons épluché les articles de la presse quotidienne régionale, et contacté par téléphone les maires sortants. Cette enquête a permis d’établir les raisons du départ de 48 des 68 édiles. L’âge arrive en tête : il est cité dans 47 % des réponses. « Je n’ai pas arrêté parce que j’en avais marre, la fonction de maire m’a toujours passionné. C’est plutôt parce que je suis vieux et à mon âge tout peut arriver, c’est difficile de s’engager sur sept ans. Je préfère laisser la place à plus jeune. » témoigne Marc Sheer, 77 ans, le maire sortant de Rothau (Bas-Rhin), commune la plus peuplée de France à s’être retrouvée sans liste. Jean-Michel Frêne, l’un de ses adjoints, décide de se lancer et dépose une liste. Mais le projet tombe finalement à l'eau. « Des dissensions internes ont conduit au retrait de la liste avant le premier tour. Ils n’arrivaient pas à s'entendre », raconte, déçu, Marc Sheer.

Depuis les années 1980, on observe un vieillissement marqué des élus municipaux. Selon le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), la proportion de maires de moins de 40 ans est passée de 12,16 % en 1983 à 3,8 % en 2014. Cela s’expliquerait en partie par une démographie vieillissante en France et une proportion moindre de jeunes dans les petites communes. L’accès à la fonction reste aussi largement conditionné par l’expérience. « Le mandat municipal est souvent perçu comme l’aboutissement d’une trajectoire sociale, associative et politique, généralement acquise sur le long terme par les générations plus âgées », analyse l’étude « Parcours des jeunes maires en France », menée par l’Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (Injep). Ajouté à cela, les 18-35 ans traversent souvent une période de mobilité professionnelle, scolaire ou personnelle qui complique un engagement durable sur un territoire. À l’inverse, la perspective de la retraite permet de se projeter plus facilement dans un mandat.

Sur les 68 communes, treize maires ont plus de trois mandats à leur actif, allant parfois jusqu'à cinq mandats consécutifs. Jean-Louis Barlier, par exemple, dirige Fréland depuis 1995. Faute de successeur, il a annoncé briguer un sixième mandat lors des prochaines élections prévues dans trois mois. Et même avec un seul mandat à leur actif, les maires portent souvent un long engagement municipal, ayant d’abord commencé comme conseillers ou conseillères. C’est le cas par exemple de Florence Schiavon, maire de Rochejean (Doubs, 754 habitants), qui n’a pas souhaité rebriguer un deuxième mandat en 2026. Agée de 70 ans, elle était au conseil municipal depuis 2008.

 

En passant dans la cité ouvrière de Pompey, « Titi » se souvient avec mélancolie d’une commune qui vivait autour de son usine. © Arthur Besnard

Quand il nous accueille dans sa maison de Frouard, en Meurthe-et-Moselle, la tête de liste Lutte ouvrière (LO) Lucien Aubert se présente sans tergiverser : « Je suis né un premier mai, je suis communiste depuis ma naissance ! » À 71 ans, ce grand tranquille a travaillé une bonne partie de sa vie dans les aciéries de la commune voisine de Pompey, jusqu’à leur fermeture en 1986. Aujourd’hui, « il ne reste plus rien », raconte l’ancien ajusteur fraiseur derrière ses petites lunettes rondes. Ces cheminées, qui ont coulé les 7 000 tonnes d’acier de la tour Eiffel et employé 5 000 ouvriers à leur apogée, n’existent plus. À la place, une immense zone industrielle accueille désormais plus d’une centaine de petites entreprises : « Ils ont eu le terrain gratuit, mais nous, on n’a jamais eu d’augmentation », soupire Lucien. 

Au détour d’un talus ou d’un bout de rail, Lucien raconte ses blocages ferroviaires, ses affrontements avec les gendarmes mobiles et les blessures de ses camarades, lui qui était de la plupart des grèves, dès 1968. En passant sous un pont, il ne rate pas l’occasion de rappeler que les vieux tags « LUTTEZ » ou « ÇA SUFFIT, RÉAGISSONS » sont de lui. Aujourd’hui adhérent de LO, c’est à l’époque pour le Parti communiste et surtout pour la CGT qu’il signait les murs. De ce passé de lutte où la région votait encore rouge, beaucoup de mairies ont disparu. Quant aux rares camarades de Pompey, beaucoup sont décédés prématurément : « On n’est plus que deux. Forcément, quand tu respires de l’amiante pendant huit heures par jour… »

Beaucoup de listes et peu d’élus

En 2026, c’est la troisième fois que Lucien prend la tête de liste pour Lutte ouvrière lors des municipales à Frouard, où il vit depuis l’âge de cinq ans. Avec 181 voix sur 2 300 au premier tour, impossible d’obtenir un siège au conseil municipal, mais déjà une petite fierté : le score de 8 % constitue le record de LO dans le Grand Est pour ce scrutin. Pas de quoi démoraliser le militant trotskiste, même s’il confesse avoir eu des difficultés à remplir sa liste, en plus d’affronter un contexte « de montée des idées réactionnaires ». C’est ce qui fait le plus « mal au ventre » à son colistier Dominique Georges, ouvrier du bâtiment de 66 ans. Discutant autour d’une tarte aux pommes, lui et ses camarades regrettent les idées « proches du Rassemblement national » de la liste sans étiquette élue à Frouard. La chute des dernières mairies communistes de Lorraine, comme Villerupt et Mont-Saint-Martin, n’a pas de quoi leur remonter le moral non plus.

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Mahault de Fontainieu

Édité par Maud Karst

Condamnations, mises en examen, enquêtes… Les affaires judiciaires impliquant des maires font régulièrement la une. Mais derrière ces cas très médiatisés, quelle est la réalité du phénomène ? Pour y répondre, nous avons analysé la situation des 150 maires des plus grandes villes de France.

« En arrivant à Rothau, la première chose que j’ai faite, c’est signer les certificats de décès en attente », raconte Danielle Mazzega, qui préside la délégation provisoire de la commune bas-rhinoise. Depuis le 22 mars, ses 1 471 habitants sont privés de conseil municipal, faute de liste candidate. Une tutelle de la préfecture a donc été mise en place : trois représentants sont chargés de gérer les affaires courantes pendant trois mois, avant l’organisation de nouvelles élections.

Rothau n’est pas un cas isolé : 67 autres communes métropolitaines se sont retrouvées sans liste au premier tour du scrutin. Un fait rare, mais pas inédit : aux élections de 2020, 106 communes avaient connu la même situation. Elles étaient 64 en 2014. D’une année à l’autre, on ne retrouve pas les mêmes communes : seules deux d’entre elles revivent le même scénario qu’en 2020 : Dompierre-les-Tilleuls (Doubs, 307 habitants) et Orbigny-au-Mont (Haute-Marne, 163 habitants).

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Petit parti mais grand habitué des élections, Lutte ouvrière a présenté presque autant de listes que La France insoumise aux municipales. Derrière, des équipes de militants se démènent pour faire vivre le marxisme révolutionnaire et l’héritage du combat ouvrier. À Frouard (Meurthe-et-Moselle), commune au fort passé sidérurgique, la tête de liste Lutte ouvrière Lucien Aubert a réuni 8 %. Un record dans le Grand Est.

Kader, Dorian et Moundir ont une vingtaine d'années et voient Bullyhood comme leur grand-frère. © Mahault de Fontainieu

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