Vous êtes ici

Le module est validé, il peut être inséré dans un article pour être consulté par les internautes.

De l’autre côté du rassemblement, Joséphine est une enseignante à la retraite. Elle est venue avec sa fille, elle-même commerçante dans le textile, qui pose fièrement avec sa pancarte « Pour la liberté de nos enfants, stop dictature. » Joséphine l’assure : pas anti-vax, elle est elle-même vaccinée. « Mon problème, c’est qu’il n’y a pas de débats contradictoires, on ne peut pas donner un autre avis que ce que l’on entend dans les médias. » La petite phrase du Président Macron « d’emmerder » les non-vaccinés, elle l’a en travers de la gorge. « On a le droit de se poser des questions, de montrer qu’on existe. On n’est pas juste des pions à qui on peut demander de la fermer. »

Animatrice en Ephad, Justine tient aussi à montrer sa solidarité : « Je ne peux pas partir, j’ai pas de sous. » Non vaccinée, elle a été suspendue au moment où la piqûre est devenue obligatoire pour le personnel au contact des plus fragiles. Tous les jours, elle publie sur ses réseaux sociaux des pancartes anti-pass soignées, aux dessins colorés et à la police léchée. 

Récolter les « doléances, les cris du cœur » 

À 8 heures 30, le véhicule qui mène le convoi arrive. C’est un imposant pick-up orange, qui tracte une longue remorque sur laquelle, très vite, deux hommes montent et haranguent la foule. Michel, béret noir vissé sur la tête, prend la parole : « C’est trop chouette de vous voir en vrai. » Les discussions sur l’application Telegram sont enfin passées IRL. « La liberté, ça fait deux ans qu’on l’a perdue. L’égalité, on essaye de lui courir après. Mais une chose est certaine aujourd’hui, c’est que la fraternité, elle est là ! » Mot d’ordre du convoi : récolter les « doléances, les cris du cœur » des gens rencontrés sur la route. « On les donnera aux députés, aux sénateurs, qui sont un peu sourds. » Robin, coordinateur de l'événement, fignole les derniers détails : « On devrait arriver à Paris vers 20 heures ce soir. Toute la journée, on pourra communiquer via l'application Zello, c’est comme si on parlait par talkie-walkie. »

Robin (avec le mégaphone) et Michel (à gauche) donnent les dernières instructions avant le départ du convoi. © Eléonore Disdero 

Les consignes données, il est temps de plier bagage : une chaîne humaine se forme pour transporter les vivres dans la remorque, où cohabitent gazinière, bidons, chaises en plastique. Un homme, cheveux longs, barbe fournie, range sac à dos et grosse valise dans sa voiture. L'effervescence du départ. Près du pick-up orange, une femme annonce dans un mégaphone d’une voix SNCF : « Le convoi de la liberté va partir. » Sous les klaxons, les salutations et même les pleurs, le convoi s’élance.

Emma Bougerol, Eléonore Disdero & Nils Sabin

Édité par Thomas Wronski

À l'heure où sites et applications de speed dating règnent sur le marché de la rencontre amoureuse, certains font dans le vintage. Entre Strasbourg et Colmar, une agence matrimoniale assemble les cœurs esseulés.

Kalilou Sylla est devenu imam après un stage à la Grande mosquée de Strasbourg, à l'âge de 25 ans. © Hadrien Hubert

À la Grande mosquée de Strasbourg, sous la coupole en forme de pétales de fleur, Kalilou Sylla, 26 ans, voit défiler plusieurs centaines de fidèles chaque jour. Originaire de Sevran, l’imam a amorcé son engagement religieux à l’adolescence, dans son 93 natal. « Mon rapport à la religion provient de mes parents, musulmans. Je prenais des cours d’arabe comme beaucoup de jeunes de mon âge, puis j’ai eu un déclic, raconte celui dont les parents sont originaires du Mali. J’allais à la mosquée de ma propre volonté, en me reconnaissant dans les discours profonds sur Dieu. » La religion a pris le pas sur le reste quand il a été contraint d’arrêter l’athlétisme, une autre de ses passions d’enfance.

Un dévouement à peine supplanté au lycée par son implication syndicale, lui qui siégeait au Conseil supérieur de l’éducation pour l’Union nationale des lycéens (UNL). Sylla avait pour ambition de devenir proviseur. « En plus de la religion, je suis très attiré par l’éducation », dit-il avec un sourire qui se dessine sous son masque. Son ambition professionnelle prend forme quand il s’engage dans un cursus en administration économique et sociale. Début 2016, il s’envole au Maroc pour y suivre une formation en théologie religieuse.

« Faire un pont entre l'engagement citoyen et religieux »

Le déclic s’est produit quelques mois plus tôt. Les attentats de Paris et de Saint-Denis du 13 novembre 2015 et la montée de la défiance envers l’Islam servent de catalyseur. « J’ai entendu tellement de choses fausses, d’amalgames, d’ignorance sur la religion musulmane. Je voulais faire un pont entre l’engagement citoyen et religieux. » Faute de formations d’imams accessibles financièrement en France, c’est à Rabat qu’il se forme aux sciences religieuses. « Issu d’une famille modeste, c’était impossible pour moi de payer plusieurs milliers d’euros pour une formation à Château-Chinon. » 

En juillet 2019, l’Union des mosquées de France (UMF) l’envoie à Strasbourg pour un stage de deux mois. « Je me suis dit, "c’est une trop grande mosquée, je suis encore en formation, je ne suis pas très sûr d’accepter." » Au programme, les cinq prières quotidiennes et des cours d’arabe pour enseigner les fondamentaux de la religion. Il a aussi accompli des missions ponctuelles dans d’autres mosquées de Strasbourg. « Je devais venir chaque été en stage après cette première expérience mais ça a pris un autre tournant... »

« Faire preuve de modernisme »

Alors qu’il s’était installé à Fès (Maroc) pour poursuivre son apprentissage des textes religieux, sa venue à l’été 2020 en stage a été repoussée en raison du Covid. De retour à Strasbourg en septembre de la même année, les frontières entre la France et le Maroc se ferment. Il est bloqué en terres alsaciennes et s’engage en CDI avec la Grande mosquée de la capitale alsacienne, « un peu grâce à un coup du sort ».

« Une vie épanouie à deux » : ­c’est ce que fait miroiter Christine Bender sur un document qu’elle remet à ses clients à l’issue de leur première entrevue et avant la signature du contrat par lequel ils s’en remettent à son agence matrimoniale pour trouver l’âme sœur. La franchise alsacienne d’Unicis, qui vend l’amour dans 105 agences en France, mise sur « des relations stables et durables », martèle sa directrice, quelques instants avant de retrouver à Strasbourg un cœur à prendre, un ingénieur divorcé de 52 ans.

On croyait les agences matrimoniales précipitées dans l’histoire, au même titre que les petites annonces, par les Meetic, Tinder et autres Badoo. Fin 2020, ceux-ci séduisaient près d’un tiers des Français, d’après l’Ifop. Pourtant, assure Christine, le « slow dating » connaît un regain de succès, au point qu’Unicis, fondée en 1973, ambitionnerait de doubler le nombre de ses antennes. « Ringardes, les agences ? Non. » Mais démodées, oui, auprès des jeunes, concède Christine. Son cœur de cible a entre 40 et 60 ans, est bien installé et a déjà connu la vie de couple. En-dessous de 30 ans, les femmes sont rares et les hommes systématiquement refusés, car jugés « trop impatients ».

Les déçus de Meetic

Du temps long, un suivi personnalisé, des profils triés sur le volet : l’agence tient à afficher sa différence avec les sites et applications de rencontres. Pour mieux séduire ceux qu’ils ont déçus. « La moitié de nos clients reconnaissent être passés par un site. Mais j’estime qu’ils sont en réalité 80 %. » Et Christine de raconter les années passées seul derrière un écran, les aventures éphémères, les échecs à répétition.

Et les arnaques, comme les pièges posés par des « brouteurs de Côte d’Ivoire », qui profitent de l’anonymat des sites et de la solitude des célibataires pour leur extorquer des sommes colossales. « Trois clientes avaient noué une relation avec un homme qu’elles n’ont jamais vu. Elles y ont laissé chacune entre 7 000 et 12 000 euros. » Pour écarter escrocs, bonimenteurs et autres Don Juan, Christine rencontre en tête-à-tête chaque prospect et exige un justificatif de domicile, une fiche de paie, une preuve de divorce… et une attestation sur l’honneur qu’il est « libre de cœur ».

Coûts de cœur

« En bref, nous ne sommes pas un fast-food, où on mange au comptoir. Mais un restaurant gastronomique, où on vous sert et, si vous n’êtes pas satisfaits, on vous ressert. » Le haut de gamme a un prix : d’une centaine à 2 400 euros, pour la formule complète, durée illimitée et relooking en dessert. À partir de 1 400 euros, une coach en bien-être, Julie Vogt, les aide à apprivoiser leur image et à regagner confiance en eux par un tour chez le coiffeur ou en les incitant à porter des chemises et éviter les baskets éculées.

Tout le monde ne peut pas s’offrir les services de Cupidon, et 80 % de ses 200 clients sont des CSP+, attirées par l’efficacité et la discrétion vantées par l’agence, sise derrière la façade anonyme d’un immeuble bourgeois. La directrice égrène les architectes, médecins et chefs d’entreprise, « des personnes ayant pignon sur rue », qu’elle réunit parfois à l’occasion de soirées « Art et cocktails » dans une galerie privatisée.

À lire aussi : Saint-Valentin à Strasbourg : dites-lui avec des sextoys

Mais l’argent ne suffit pas (toujours) à acheter le bonheur. Les malheurs de Marie* l’ont prouvé. La soixantaine golfeuse, cette rentière à l’esprit vif et aux poches pleines enchaîne les déceptions avec les hommes présentés par l’agence, raconte Christine. La raison : « Elle vise au-delà de ses moyens ». Or, « elle n’est pas jolie, elle n’y peut rien » – sauf à baisser ses exigences. L’agence a beau ne pas envoyer de photos à ses clients avant qu’ils ne se rencontrent en chair et en os, le marché de la séduction reste cruel envers les physiques qui sortent de la norme. Christine préfère rappeler les happy endings, comme ce couple qui a eu le coup de foudre au premier rendez-vous ou ce célibataire endurci qui a trouvé l’amour à la suite d'un reportage sur Unicis. L’agence estime son taux de « succès » à près de 65 %.

* Le prénom a été modifié.

Yasmine Guénard-Monin

Édité par Séverine Floch

L'imam est arrivé à Strasbourg en 2020, après des études théologiques à Rabat. Rencontre.

© Achraf El Barhrassi et Yasmine Guénard-Monin

Pages