Les candidat·es aux élections municipales Jean-Philippe Vetter et Virginie Joron souhaitent interdire de nouveau la « mendicité agressive » à Strasbourg. Une idée juridiquement complexe à mettre en place et éthiquement très contestable.

Un arrêté « anti-mendicité agressive » pourrait contraindre les personnes sans-abris à s’éloigner en périphérie des villes et accroître leur isolement. © George Hodan
Interdire la mendicité à Strasbourg, vraiment ? À l’occasion de la campagne pour les élections municipales, dont le premier tour aura lieu le 15 mars, un vieux débat refait surface. Le candidat de droite Jean-Philippe Vetter propose de réinstaurer un arrêté anti-mendicité. Une proposition soutenue aussi par la candidate d’extrême droite Virginie Joron. Si un tel arrêté était instauré, les personnes sans-abri seraient susceptibles de se faire verbaliser pour « mendicité agressive ».
Les têtes de liste des Républicains et du Rassemblement national n’ont pas puisé l’idée bien loin. En avril 2019, l’ancien maire socialiste Roland Ries avait déjà instauré un arrêté similaire dans plusieurs secteurs du centre-ville en période estivale, et pendant le marché de Noël. L’une des premières mesures de sa successeure, l’Écologiste Jeanne Barseghian, aura été de le supprimer. « C’est la pauvreté qu’il faut combattre et non les pauvres », déclarait-elle lors de sa campagne de 2020.
Le 5 mars 2026, le Comité européen des droits sociaux (CEDS), qui émane du Conseil de l’Europe, a alerté sur la multiplication de ces arrêtés en France. L’institution parle de mesures « à caractère discriminatoire » qui violent des droits fondamentaux. Parmi eux : la liberté de se déplacer librement dans l’espace public et le droit à la protection contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Une notion juridique « complexe à définir »
Pourtant, Jean-Philippe Vetter campe sur une position qu’il défendait bien avant la campagne des élections municipales. En mars 2025, le Républicain avait déjà proposé au Conseil de la Ville de réinstaurer l’arrêté de Roland Ries. « De nombreux Strasbourgeois ainsi que des commerçants, restaurateurs et cafetiers de la ville signalent une recrudescence des sollicitations insistantes accompagnées de comportements agressifs », arguait l’élu d’opposition.

Jean-Philippe Vetter propose de rétablir un arrêté anti-mendicité au Conseil municipal de Strasbourg le 17 mars 2025. © Capture d'écran Tom Soriano.
Cette mesure ne serait cependant pas issue d’une loi, mais d’une décision administrative locale. Pour être appliquée, l’édile devrait justifier d’un trouble à l’ordre public pour user de son pouvoir de police. Une notion juridique « complexe à définir », selon Axel Montero, juriste en droit public au sein d’une collectivité territoriale. Il souligne qu’il faudrait que le trouble à l’ordre public soit suffisamment caractérisé « pour que le Conseil d’État autorise ce genre d’arrêté ». Autrement dit, pour que la mesure soit recevable, elle doit cibler des zones précises, aux problématiques clairement identifiées, et s’appliquer sur une temporalité définie. « L’arrêté doit aussi être proportionné à l’objectif recherché : l’ordre public », précise le juriste.
« Beaucoup de gens meurent à cause de l’isolement social »
Mais quand bien même la proposition de Jean-Philippe Vetter entrerait dans les clous, les arrêtés anti-mendicité posent aussi des questions éthiques. Depuis dix ans, l’association Au bonheur d’un sourire organise des distributions alimentaires à Strasbourg. Elle accompagne également des personnes sans domicile, des étudiant·es et des familles en difficulté. Sadek Mohamed Amin, son président, se souvient des conséquences du dispositif mis en place par l’ancienne administration. « On met les gens à l’écart de la société et il n’y a pas pire que ça. Beaucoup de gens meurent à cause de l’isolement social », regrette-t-il.
Pour le bénévole, ces mesures compliquent le travail de terrain des associations : « Ces sans domicile fixe se retrouvent [éloignés] et seuls. On a plus de mal à les retrouver » Sadek Mohamed Amin « entend » les complaintes des commerçant·es relayées par Jean-Philippe Vetter, mais pour lui, un pareil arrêté n’est pas une solution. Concernant le sans-abrisme, « la Ville, la Région, l’État ont des obligations auxquelles ils ne répondent pas ». Force est de constater que les places en hébergement d’urgences manquent souvent au sein de l’Eurométropole. Et à ce sujet, le président d’Au bonheur un sourire déplore un « manque de volonté politique ».
Maud Karst et Tom Soriano
Édité par Augustin Brillatz