Au Théâtre national de Strasbourg, du 5 au 13 mars, Marcus Lindeen dissèque dans sa pièce Piano Man, un fait divers qui avait fait grand bruit dans les années 2000. Entre enquête, conférence et documentaire, le metteur en scène explore tout… sauf le théâtre.

Nans Laborde-Jourdàa, le narrateur (à gauche), et les acteurs jouant les soignants de Piano Man. © Jean-Louis Fernandez
Un jeune homme en smoking, trempé jusqu'aux os, est recraché par la mer sur une plage en Angleterre. Amnésique, pendant quatre mois, il ne prononcera pas un mot. Son seul moyen de communication : le piano, qu’il maîtrise à la perfection. On l'appellera Piano Man.
Alors qu’il séjourne dans un hôpital psychiatrique pendant plusieurs mois, ses soignants vont tout mettre en œuvre pour le sortir de son silence et percer son mystère. Jusqu’au jour où il va finir par parler. Quand le réel s’inspire de la fiction, le metteur en scène suédois Marcus Lindeen revient du 5 au 13 mars au Théâtre national de Strasbourg (TNS), sur l’histoire vraie d’un emballement médiatique, qui occupera la presse internationale pendant plusieurs mois.
Une intrigue parfaite
C’est une histoire qui a tout pour plaire. Un héros, une intrigue, un mystère et un peu de poésie. Le genre de synopsis qui nous prend tranquillement par la main et nous installe sur les sièges pliants du TNS, dans la certitude de passer un bon moment.
Sauf que le metteur en scène, ayant reconnu comme le lecteur le caractère intrinsèquement cinématographique de cette histoire, décide de ne pas faire le film. Mais de nous parler du film qu’il aurait voulu faire. La pièce, entre conférence et plateau télé, plonge dans l’enquête quasi journalistique du narrateur. Interprété par le comédien Nans Laborde-Jourdàa, le double fictionnel de Marcus Lindeen, qui s’est pris d’obsession pour l’histoire de Piano Man quand il était encore étudiant en cinéma.
Le metteur en scène confie dans une interview avoir choisi le théâtre à défaut d’avoir pu réaliser un film documentaire sur Piano Man, qui a refusé ses sollicitations : « Il m’a semblé que pour réaliser un film documentaire autour de cette histoire, j'avais vraiment besoin d’accéder à la parole de cet homme, "Piano Man". Le théâtre est devenu une solution à ce dilemme, car il me permettait de créer un spectacle autour de son absence. » Et ça se voit.
Une pièce qui prend trop par la main ses spectateurs
Si l’investigation n’est pas dénuée d’intérêt, tout au contraire, le spectateur est avide de percer le mystère de Piano Man, sa mise en scène est plutôt décevante. Au sens premier du terme : ce n’est pas mauvais, mais on s’attendait à autre chose.
Au lieu de mettre en récit le fait-divers, le narrateur s’en sert pour s’interroger plus généralement sur la manière de raconter les histoires. Avec les différents invités mobilisés sur le plateau — qui jouent les soignants qui étaient avec Piano Man lors de son séjour à l'hôpital — on décortique pas à pas ce fait divers des années 2000.
On formule des hypothèses, on creuse la psychologie du personnage, on raconte des anecdotes… Heureusement qu’il y a l’écran géant au-dessus de la joyeuse bande d’enquêteurs, support visuel qui permet de réveiller le spectateur de temps en temps. Le problème : c’est justement que la réflexion, portant sur la fabrique des mythes médiatiques, prend trop le spectateur par la main. Vous voyez ce sentiment quand quelqu’un fait une blague et se sent obligé de l’expliquer ?
Une bonne conférence ne fait pas une bonne pièce
Tout est explicite, vraiment comme dans une conférence. Les questions posées ont immédiatement des réponses, comme les relances de Dora l’exploratrice. Elles servent juste de béquilles au narrateur pour qu’il détaille un peu plus son propos, qui en lui-même, manque cruellement de relief. On pourrait presque poser son cerveau à la porte en entrant. Il y a notamment plusieurs moments « morale de fable » avec des réflexions un peu superficielles du genre : « Ce qui est beau dans l’histoire de Piano Man c’est qu’on ne saura jamais la vérité ». Merci et bonne soirée.

Comme au collège, un rétroprojecteur était présent sur scène pour projeter les archives documentaires de l'enquête. © Jean-Louis Fernandez
On découvrira tout de même plus tard (Attention, spoiler alerte) que Piano Man était en réalité Andreas Grassl, un jeune allemand homosexuel qui avait fui sa famille après son coming out. À la suite d’une rupture amoureuse difficile, il aurait ainsi tenté de suicider par noyade, en vain. Les médias, déçus par l’histoire pas très rocambolesque d’un jeune homme perdu, qui traversait juste une crise personnelle, finissent par se retourner contre lui.
Le narrateur explique ainsi que son obsession pour Andreas vient du fait qu’il est lui même homosexuel. Il voit dans la réaction des médias une forme d’homophobie. On en découvre plus sur l’intimité du narrateur, progression qui encore une fois aurait pu être vraiment intéressante, si on ne faisait pas simplement que l’effleurer.
On en ressort avec l’impression d’avoir appris beaucoup de choses — mention spéciale pour les solides références artistiques et cinématographiques mobilisées — comme après un bon documentaire. Mais sans le vertige de dépaysement que l’on peut attendre d’une pièce de théâtre : le sentiment d’avoir franchi une étape supplémentaire dans le réel.
Carol Burel
Edité par Anouk Seveno