Le module est validé, il peut être inséré dans un article pour être consulté par les internautes.
"On est une asso ouvrière qui fait de la formation où, en plus du savoir-faire, on a tout ce côté savoir-être", explique Florian Guehl, prévôt - équivalent d’un CPE - à seulement 23 ans. Autour d’une table aux pieds façonnés en fer forgé par les Compagnons, il explique son rôle : assurer le lien avec les 500 entreprises partenaires en Alsace tout en gérant les 170 résidents. À ses côtés, Judith Fauvet, 21 ans, se forme à la pâtisserie depuis quatre ans, "Je suis rentrée car j’étais passionnée par mon métier. Si je reste c’est pour ce qu’il ya autour: les valeurs et la communauté." Chez les Compagnons, l’entraide, le respect ou la politesse sont fondamentaux.
La plupart des graffeurs devenus artistes professionnels gardent un profond respect pour la scène vandale. C’est le cas de Mesk1, SekuOuane, Handstyle Strasbourg et QMRK. “Je ne couvrirai jamais des graffitis anciens. Je considère ça comme une forme d'art”, explique QMRK. Son œuvre doit beaucoup à la scène vandale : “Je n'aurais pas appris à faire ce que je fais aujourd’hui si je n'avais pas commencé par des tags.”
Ilham Ech-Cheblaouy et Max Donzé
Deux visions pour un même espace
Quartier Gare, les meilleurs spots font l’objet de toutes les convoitises entre les artistes légaux et illégaux. Rue de Rothau, à proximité de la voie ferrée et du musée Vaudou, les crews 7Click et TNC ont posé leurs noms. Exécutés hâtivement, ces graffitis d’environ 1,50 m recouvrent une fresque subventionnée. Derrière, on devine encore des lettrages travaillés, complétés par des effets de brillance et de volume sur un fond complexe. “Il y avait un chrome qui était posé sur le mur qui datait de 2002 ou 2003, retrace SekuOuane. Dans le cadre du off de Noël [de 2017] il a été recouvert, mais les artistes qui étaient sur ce truc-là n’ont pas été contactés. Là, c’est un peu fâcheux parce que généralement, quand tu te retrouves dans ce type de plan, tu passes un coup de fil à la personne.”
Outre le besoin d’aménager des espaces d’attente confortables, la SNCF veut créer “une gare pour vivre”, explique Christelle Delplanque, directrice communication de SNCF Gares & Connexions Grand Est. Le but recherché par les travaux est aussi “d'engranger du chiffre d’affaires”.
« L’ingrédient secret, c’est la délinquance »
L'aspect vandale du graffiti reste revendiqué par un bon nombre de graffeurs qui refusent de se ranger. C’est le cas de Nocif, actif depuis quinze ans à Strasbourg. Son style simple se limite le plus souvent à des tags ou à des lettrages droits, bruts, lisibles. Des techniques qui prennent moins de temps et qui lui évitent d’être repéré par la police. Pour lui, l’aspect esthétique demeure secondaire, le plus important c’est de “tenir le terrain” : “Le graffiti c’est TON blaze, le but c’est qu’il se voit plus que les autres.” Sa vision de la discipline est claire, tout le plaisir réside dans l’illégalité : “Pour moi si t’as pas la trouille de te faire choper, c’est pas drôle. Ça perdrait tout son sens de faire du graff si c’était légal. L’ingrédient secret, c’est la délinquance.”
En plus de mettre un coup de projecteur sur des artistes longtemps restés dans l'ombre, “ça permet aux gens de s’exprimer… et ça donne des couleurs à Strasbourg”, estime Handstyle Strasbourg. Il a lui-même participé au projet, mais ne renonce pas pour autant à sa pratique illégale. Pour plus de discrétion, ce trentenaire préfère qu’on l’appelle par le nom de son compte Instagram où il publie des photos de tags.
“On a retrouvé une certaine sérénité, mais les problèmes ont migré vers le fond de la rue [du côté de la place Sainte-Aurélie], affirme le gérant d’un commerce. D’autres résidents, sceptiques, s'attendent à ce que la présence de CRS, postés au carrefour de la rue de la Course, ne soit pas durable. Malgré les rondes policières, des squats et incivilités subsistent au niveau du Barber 31 et du Laas Café. “On dirait qu’ils tiennent les murs”, confie une citoyenne exaspérée.
Un conflit politique
Derrière son comptoir, la responsable d’un magasin soupire. Elle déplore “l’instrumentalisation de l’insécurité” et le “coup de buzz” politique autour du sujet. En rangeant ses rayons, un commerçant pose la question qui est dans toutes les têtes : “Qu’est-ce qu’on met en place pour l’avenir ?” Chacun campe sur ses positions et défend ses solutions. Le conseiller municipal d’opposition Pierre Jakubowicz propose de ressusciter l’arrêté municipal “anti-mendicité agressive” et celui interdisant la consommation d’alcool sur la voie publique, tous deux abrogés par la mairie écologiste. “Il faut de la vidéoprotection et une réflexion en termes d’aménagement urbain”, appuie-t-il. Sur cette dernière proposition, il n’est pas contredit par Marie-Dominique Dreyssé (EELV), l’adjointe élue référente du quartier. Elle reproche au conseiller municipal d’opposition d’entretenir “l’image d’un quartier de la gare digne du Bronx”.
La présidente de l’Association d’habitants du quartier de la gare (AHQG), Myriam Niss, propose de mettre en place une “police de proximité, au plus près des citoyens”. Une idée qui trouve un écho favorable auprès de Claire et d’autres habitants. La résidente soumet l’idée “d’éducateurs de rue” qui iraient au contact des personnes marginalisées et sédentarisées au niveau du Faubourg-National, pour les accompagner dans leur insertion. La municipalité, qui défend le “vivre-ensemble”, assure entendre ces revendications. Mais elle n’a rien annoncé de concret pour l’instant. Le dialogue de sourds semble avoir encore de beaux jours devant lui.
Azilis Briend et Robin Schmidt
Une pratique assagie
À mesure que les artistes se tournent vers la légalité, les murs du quartier de la gare revêtent de nouvelles couleurs, plus sages, plus “propres”. Comme le grand éléphant de la rue Déserte, casquette rouge sur la tête, chaîne en or autour du cou et bombe de peinture à la main, signé par l'incontournable Jaek El Diablo. Selon Mesk1, “le quartier a été transformé dans le sens où les acteurs ont aussi changé. Moi, quand j’y peignais beaucoup, il n'y avait pas vraiment de fresque street art, il n’y avait pas Julien Lafarge qui avait engagé des actions avec la mairie de Strasbourg.” Julien Lafarge est le créateur de Colors, un collectif et festival d’art urbain lancé en 2018, qui invite des street artistes à décorer les murs de la ville.
© Émie Stervinou
Mesk1 a lui aussi quitté la clandestinité. Depuis son atelier toulousain où patientent ses peintures à l’huile inachevées, il témoigne des “années du quartier Gare”, à Strasbourg, avec nostalgie : “Il y avait beaucoup plus de mixité culturelle [qu’ailleurs]. Et plus il y a de la mixité, moins il y a d'appropriation d’un espace.” Pour lui, entre absence de surveillance et manque de nettoyage, toutes les conditions étaient réunies pour favoriser la pratique du graffiti dans le quartier. Il raconte que c’est le seul endroit où les vandales pouvaient peindre les rideaux de fer des boutiques sans se faire effacer.