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En 2017, il existait pas moins de 178 systèmes d’armement différents au sein de l’UE, contre une trentaine aux États-Unis. Photo : Elsa Rancel

L’objectif n’est donc pas de créer une armée européenne à part entière. « Les différentes armées en Europe coordonnent déjà leurs troupes au sol avec l’OTAN. Reproduire ce système représenterait une perte de temps et d’énergie pour un résultat identique », confirme Pierre Haroche, chercheur à l’institut Jacques Delors, un think tank européen. Une analyse partagée par le lieutenant général néerlandais Michiel van der Laan, chef de l’état-major européen, chargé de planifier les objectifs militaires et de garder un œil sur les crises et conflits. « Cela dépend de ce que l’on entend par armée européenne, poursuit-il. Pour moi, il s’agit de plusieurs armées nationales qui travaillent, coopèrent et se battent ensemble. Nous en sommes déjà là. En revanche, une “armée européenne” avec des soldats des 27 pays de l’UE dans la même unité, cela ne marchera jamais. »

Lors du sommet de l’alliance en 2022, les pays alliés avaient annoncé vouloir être capables de déployer 300 000 soldats en Europe en cas d’attaque, notamment russe. « L’enjeu n’est pas de se reposer seulement sur les États-Unis et leurs troupes. Ce sont les soldats européens qui doivent constituer la première ligne de défense de l’Europe », ajoute Pierre Haroche. Un impératif que les pays européens ont compris. La France a, après la guerre en Ukraine, renforcé sa présence sur les bases de l’OTAN en Roumanie, Estonie et Lituanie, en y envoyant 2 000 soldats.

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Renforcer la défense européenne à travers l’OTAN passe aussi par une hausse des budgets de défense nationaux des 27. Depuis le premier mandat de Donald Trump en 2016, les États-Unis, principal contributeur, ont accentué la pression sur leurs alliés, leur demandant de consacrer 2 % de leur produit intérieur brut (PIB) à la défense. Une exigence suivie d’effets puisqu’en dix ans (2014-2024), le nombre de pays alliés consacrant plus de 2 % de leur PIB à la défense a d’ailleurs été multiplié par six. La France, pour sa part, devrait atteindre ce palier en 2024. Mais l’effort reste insuffisant, juge Romain Le Quiniou : « Les pays de l’est de l’Europe sentent que le danger est proche. Ils prennent la menace russe au sérieux, et leurs dépenses militaires frôlent aujourd’hui les 3 %. Pour que l’Europe se défende correctement, il faudrait viser ces chiffres là, voire aller jusqu’à 5 %. » Aujourd’hui, le total du budget de l’UE alloué aux questions de défense s’élève à 1,9 % de son PIB, selon le rapport 2024 de l’Agence européenne de défense.

Une coordination plus efficace

Pour construire une défense européenne solide, augmenter les budgets ne suffit pas. Il faut aussi coordonner l’achat de matériel, et notamment les armes. En 2017, on dénombrait 178 systèmes d’armement différents, 17 modèles de chars, 29 modèles de destroyers et 20 modèles d’avions de combat au sein de l’UE. Autant de matériels différents qui entravent l’organisation de toute opération réunissant des soldats de plusieurs pays.

Mais les achats d’armes répondent à des logiques nationales d’approvisionnement, et ne sont pas réalisés de manière groupée. « L’Union européenne a l’ambition d’acheter ensemble, mais le fait très peu pour l’instant », développe Federico Santopinto, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, spécialisé sur la question de la défense en Europe. C’est précisément pour pallier ce problème que l’UE a prévu de mettre en place une enveloppe de 1,5 milliard d’euros permettant aux États membres de développer la stratégie industrielle dans le domaine de l’armement. La somme, qui doit encore être approuvée par le Parlement européen, devra être dépensée d’ici fin 2027.

Les étoiles sur l’insigne de l’Eurocorps symbolisent l'Union européenne, et le glaive, son bras armé, pour montrer l’engagement de l’état-major multinational pour l'Europe et l’OTAN. Photo : Elsa Rancel

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Pendant l’exercice Milex 24, les différents corps armés se sont entraînés sur la zone d'entraînement OTAN de Bergen-Hohne, l’une des plus grandes en Allemagne. Photo : Elsa Rancel

Un nuage de fumée se dégage d’un véhicule, désormais réduit en cendres. Des balles traversent le ciel. Leurs sifflements brisent le silence. En un instant, un Wiesel, blindé de combat léger de l’armée allemande, surgit d’une forêt, camouflé par des branches. Des soldats font irruption par dizaines sur le champ de bataille, évitant les rafales. Un militaire s’écroule, touché. Sous l'œil des journalistes, la démonstration de tir se termine. Ce 4 décembre, 1 700 militaires de quinze pays européens, dont la France, sont réunis à Bergen, dans le nord de l’Allemagne. L’exercice, baptisé Milex 24, commencé huit jours plus tôt, doit s’achever le 10 décembre 2024.

Depuis l’invasion de la Russie par l’Ukraine, l’Europe craint une guerre de grande intensité et multiplie les entraînements. Milex 24 est le deuxième exercice de ce type organisé sous l’égide de l’Union européenne. Il a fallu deux ans pour préparer, coordonner et acheminer sur place les militaires et leurs équipements. « Ces exercices sont primordiaux. La sécurité en Europe se dégrade. Les 27 l’ont compris. Nous devons être prêts », affiche Delphine Pronk, présidente du Comité politique et de sécurité, une instance de l’UE qui coordonne les questions de défense du Vieux Continent.

L’exercice mené à Bergen a deux objectifs : améliorer la coordination de groupements armés multinationaux déjà existants, pour leur permettre de réagir plus rapidement à des situations de crise en dehors de l’UE ; développer et d'entraîner une nouvelle formation européenne, la capacité de déploiement rapide (CDR). Cette force de 5 000 hommes, destinée à gérer les conséquences d’une éventuelle attaque bactériologique ou des rapatriements d’urgence, devrait être déployée à partir de 2025.

Construire le pilier européen

À Bergen, chaque volet de l’exercice a été préparé de manière commune : commandement, logistique, médical. Sous les tentes, Polonais et Français discutent stratégie, pendant que des chirurgiens suédois et allemands se retrouvent autour d’une table d’opération. Plusieurs des soldats présents portent un insigne gris en forme de bouclier brodé sur leur treillis et montrant une carte de l’Union européenne traversée par un glaive, celui de l’Eurocorps. Cet état-major multinational, créé en 1992 et qui regroupe onze pays, est à la fois au service de l’UE et de l’OTAN.

Car aujourd’hui, on ne peut pas parler de défense en Europe sans parler de cette organisation créée en 1949 pour répondre à la menace soviétique dans le contexte de la guerre froide. « L’OTAN est le pilier indépassable de la sécurité européenne, considère Romain Le Quiniou, directeur du think tank Euro Créative. Aucun pays membre de l’UE ne veut en sortir. »

 

Exercices militaires, investissements dans l’armement, coordination logistique… L’Europe accélère la mise en place de son plan de défense tout en restant étroitement liée à l’OTAN.

Entre piratages et désinformation, l'UE est menacée en ligne. Les États membres essaient timidement de coopérer pour résister à ces menaces, mais une défense commune sur la question reste un horizon lointain.

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Illustration : Sasha Lefere et Imen Megherbi

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Le secteur de la santé est aussi touché. En France entre 2022 et 2023, trente hôpitaux ont fait l’objet d’une attaque par rançongiciel. Illustration : Sasha Lefere et Imen Megherbi

Car si des États sont moins avancés, selon Arnault Barichella, chercheur associé en cybersécurité à l'institut Jacques Delors, "certains pays comme la France, l'Allemagne ou l'Estonie ont mis en place des mesures ambitieuses au cours des dernières années". L'Hexagone s’est par exemple doté, dès 2009, d’une agence nationale spécialisée dans la cybersécurité : l’ANSSI. Connus comme les "cyber pompiers" français, ses agents interviennent lors d’une cyberattaque pour l’arrêter et identifier les pirates.

Des cyberattaques à la désinformation

En parallèle de cette protection des infrastructures numériques, la France s’arme aussi face aux menaces informationnelles. Elle est considérée comme en pointe dans la lutte contre la désinformation et a créé en 2021, la Viginum, un bureau dédié à l’observation des ingérences étrangères. "À sa création, l'agence était unique à travers le monde. Et depuis qu'elle existe, notamment cette dernière année, nous avons été très sollicités par des partenaires étrangers, plutôt européens", explique Claire Benoit, la cheffe du bureau de coordination et stratégie de la Viginum. 

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La multiplication de ces ingérences étrangères pousse d'autres pays à suivre l'exemple français. La Suède s'est ainsi dotée d'un service analogue en 2022. À l’instar des cyberattaques, la désinformation peut elle aussi déstabiliser les processus démocratiques, comme en témoigne le cas récent de la Roumanie. À l'occasion de ses élections présidentielles en décembre 2024, le pays a été la cible d’une vaste opération d'influence pro-russe sur les réseaux sociaux qui visait à inciter la population à voter pour le candidat d'extrême-droite, Calin Georgescu. Ce dernier est finalement arrivé en tête au premier tour du scrutin. Les liens directs entre cette campagne de désinformation et les conséquences ne sont pas encore avérés. Toutefois, la situation a conduit la Cour constitutionnelle de Roumanie à invalider les résultats du premier tour, allant jusqu'à l’annulation des élections.

Mélissa Le Roy

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