74 km - Solidarité entre routiers
Après Kvesheti, la route prend de l’altitude et les lacets se multiplient. Sergej, un routier arménien de 70 ans, s’est arrêté sur le bas-côté. Pas pour prendre un pause, mais pour « aider un ami à réparer ses freins ». Les deux hommes sont vêtus du même bleu de travail.
Les éboulements fréquents compliquent le trajet, même pour ces camionneurs aguerris. « Nous sommes partis il y a six jours d’Erevan pour nous rendre à Moscou », raconte-t-il, assis au volant de son poids lourd. Briquet à la main, il allume sa gazinière pour réchauffer son café. Sur le tableau de bord devant lui s'entassent des bonbons, de la paperasse et quelques outils de mécano. Derrière, un matelas de 90 centimètres, minutieusement bordé d’une couverture aux carreaux colorés : son dortoir. Si les deux hommes aux yeux fatigués ont acheminé du jus de grenade arménien, ils reviennent chargés de bière russe et de vodka moscovite. « La marchandise est plutôt bonne », s’amuse Sergej derrière ses lunettes de soleil aux verres sépia.
Un virage après l’autre, les camions aux plaques d’immatriculation arméniennes se suivent. L’E117 est la seule route connectant l’Arménie à la Russie. Bien que pro-européenne, et malgré la guerre déclenchée par Vladimir Poutine en 2008, la Géorgie reste le carrefour par lequel transitent toutes les marchandises exportées ou importées par la Russie depuis les pays du Caucase.
Selon l’organisation Transparency International, « la Géorgie a reçu environ 3,3 milliards d’euros de revenus de la Russie grâce aux transferts de fonds, au tourisme et à l’exportation de marchandises ». Depuis l’invasion de l’Ukraine, les pays occidentaux ont imposé des sanctions économiques à la Russie, qui les contourne en s'approvisionnant en produits occidentaux via des pays tiers. « Il arrive que nous transportions des produits interdits », révèle un peu nerveusement Sergej avant d’ajouter : « Nous préférons ne pas savoir ce que contient notre cargaison. »
Pendant que Sergej avale la dernière gorgée de son café, un 4x4 vert olive flambant neuf, affublé d’une plaque d’immatriculation géorgienne provisoire, file vers le nord. Les véhicules de luxe font pourtant partie des marchandises bannies par les sanctions. La présence du bolide est une preuve parmi d’autres que la Géorgie n’applique pas les sanctions internationales sur le commerce avec la Russie.
Malgré une volonté accrue de rejoindre l’Union européenne, la Géorgie reste dépendante de l’économie de son puissant voisin slave. Depuis l’offensive russe en Ukraine, cette dépendance est visible tout au long de la route centenaire, devenue l’unique point de passage pour traverser le Caucase. Chaque jour, d’innombrables camions transportent leur précieuse cargaison sur une chaussée parfois dangereuse. Routiers, marchands à la sauvette, restaurateurs, ingénieurs : un pan entier de la population dépend de ses 212 kilomètres d’asphalte.
57 km - L’unique porte d’entrée terrestre vers la Russie
Assise sur une chaise pliante, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Tbilissi, Irina garde les yeux rivés sur la route. Derrière elle, des étoles de laine pendent sur un fil à linge et des babioles sont étalées sur des tables en bois protégées par un parasol.
Installé au pied du Caucase, au niveau du réservoir de Zhinvali, où l’eau du fleuve Aragvi est retenue par un barrage, son commerce dépend du trafic de la route militaire géorgienne. Comme les autres tenanciers d’échoppes, la quinquagénaire attend « tous les jours, toute l’année » qu'un touriste s’arrête pour lui acheter un magnet, un tapis ou une tasse aux couleurs du drapeau géorgien, « l’objet le plus vendu ».
La route qui relie la Géorgie à la Russie est dite « militaire » car elle a été construite et empruntée par les armées du Tsar dans la foulée de l’annexion de la Géorgie au début du XIXᵉ siècle. S’étendant de Tbilissi au poste de contrôle de Lars, à la frontière nord, elle est le principal axe routier transcaucasien.
« La majorité des voyageurs viennent d’Arménie, de Russie et des pays arabes, observe Irana en souriant de ses lèvres gercées par les rayons du soleil, ils sont indispensables, ils financent mon train de vie. » L’an dernier, les touristes lui ont permis de gagner jusqu’à 1 000 laris (370 euros) pendant les mois d’été. Pour retenir les visiteurs, les attractions touristiques au long de la route ne manquent pas : monuments et points de vue grandioses, ainsi qu’une myriade de stands proposant des spécialités géorgiennes. En bonne place : les churchkhelas, ces sucreries bariolées en forme de long bâton fourrées de noix et de coulis de raisin.
Devenue la deuxième plus grande ville du pays en 20 ans, la cité côtière se veut la vitrine d’une Géorgie moderne. Mais sa transformation ne bénéficie pas à tous ses habitants.
Autour du grand boulevard qui longe la plage de galets de Batoumi, la faible houle de la mer Noire paraît plate face aux imposantes vagues de construction qui ont submergé la ville depuis 2004. Des gratte-ciels clinquants, de luxueux hôtels et plusieurs casinos surplombent des immeubles sinistrés aux façades décrépites qui peuplent la capitale de la région d’Adjarie, dans le sud-ouest de la Géorgie. Dans l’air flotte l’odeur agressive du terminal pétrolier sur laquelle est assise la ville.