L’accord universitaire, source de vives tensions au sein de Sciences Po Strasbourg, est arrivé à échéance. Un rapport interne mentionnait dès avril 2025 des liens entre l’Université Reichman et l’armée israélienne.
Devant le Cardo, le bâtiment moderne de l’Institut d’études politiques de Strasbourg, ce début d'université est marqué par l’apaisement. “Honnêtement, j'espère que ça va calmer les choses, parce que ce n’était pas joyeux les années précédentes.” explique Sarah, étudiante en troisième année. “C’est une bonne nouvelle, assure Robin*. Je suis content de faire ma rentrée dans une école qui a pris cette décision”.
La décision en question, c’est celle de ne pas reconduire le partenariat entre l’école et l’Université Reichman, située à Herzliya, dans la banlieue de Tel Aviv. C’est cet accord qui secoue depuis trois ans l’IEP. Depuis le début de la guerre à Gaza, l’établissement israélien soutient ouvertement le gouvernement de Benyamin Netanyahou et l’armée, dont il a toujours été proche. Retour sur les événements qui ont agité le campus de Sciences Po.

Affiche accrochée par les étudiants de Sciences po Strasbourg en février 2025 en plein blocage pour faire pression sur l’institut et mettre fin au partenariat avec l’université Reichman. © Paul Ripert
Contre l’avis du directeur de l’époque
Un mois à peine après l’attaque du 7 octobre et le début des représailles de Tsahal, de premières crispations se font sentir chez des étudiants. Le syndicat Solidaires Étudiants, qui reproche à l’établissement partenaire des prises de position ouvertement alignées sur les opérations militaires à Gaza, demande la suspension de l’accord. En juin 2024, le conseil d’administration de l’IEP adopte, à une courte majorité et contre l’avis du directeur de l’institut Jean-Philippe Heurtin, une motion validant cette demande.
Le texte, qui dénonce des prises de position contraires aux valeurs de l’école, s’ébruite au niveau national à l’automne. L’affaire prend une tournure politique et le gouvernement monte au créneau. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Patrick Hetzel, déplore une dérive quand le chef de la diplomatie, Jean-Noël Barrot, dénonce un choix « navrant ». La situation se tend. Les assemblées générales et les blocages se succèdent. Pour sortir de la paralysie, l’administration met sur pied un “comité d’examen interne” composé d’enseignants chercheurs. Ce groupe de travail, voué à être plus académique que politique, rend ses conclusions le 8 avril 2025.
Le partenariat laissé en suspens
Dans ce document, que Cuej.info a épluché, le comité appelle à la fin immédiate des échanges d’étudiants. Si les conclusions du rapport semblent plutôt consensuelles et rejettent toute idée de boycott, elles sont rejetées par le conseil d’administration. Le partenariat n’est pas suspendu mais laissé en suspens, inactif, en attendant son échéance en septembre 2026.
Pourtant, les motifs relevés sont édifiants. Certains témoignages d’étudiants en échange ont déploré “la mauvaise réception de travaux à l’égard de la colonisation”. Le comité a aussi constaté que la “porte-parole de l'université surveillait et rappelait à l’ordre les enseignants dans le cadre de leur expression”.
“Le prof m’a jeté un regard noir et m’a dit que mon sujet dérangeait”
Une ancienne étudiante de l’Université Reichman, qui a réalisé une année de master en 2021 (hors partenariat avec l’IEP), confirme ce manque de liberté d’expression. “Je ne me sentais pas à l’aise de prendre la parole pour dire ce que je pensais, pour parler des Palestiniens, explique Mathilde*. Le dernier jour, j’ai décidé de faire un papier sur l’importance d’intégrer la communauté bédouine dans les politiques du gouvernement israélien. Le professeur m’a jeté un regard noir et m’a dit que mon sujet dérangeait.”
Celle qui travaille désormais en sécurité industrielle explique également s’être rendue compte que “tout le monde à la fac allait partir dans les renseignements ou dans l’armée”. Le document de Sciences Po Strasbourg confirme. Reichman “a un focus important sur les débouchés professionnels dans les domaines en lien avec la sécurité”. Par ailleurs, des cours et conférences sont dispensés par des officiers de Tsahal, qui opèrent depuis octobre 2023 sur le front, à Gaza.
*prénom modifié
Clément Vaillat et Adèle Tabaali