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Bienvenue dans un univers étrange, aux codes complexes, au langage exotique. Ici, les agents financiers masquent leur visage afin d'échapper aux règles du jeu des marchés. Ils utilisent des techniques informatiques ultra-performantes pour acheter et vendre des actions à une vitesse intersidérale. Le nombril de ce monde, la City de Londres, essaye de contourner la police de Bruxelles. Face à certaines dérives, des économistes plaident pour de nouvelles règles.

Le principe du FESF a été adopté par les ministres des finances de l'eurozone le 9 mai 2010. (CUEJ/Arthur de Laborde-Noguez)

 

 

 

 

 

Les agences de notation sont-elles nécessaires aux marchés financiers ?

Elles sont devenues indispensables sur les marchés de capitaux. Elles guident les investisseurs pour lever de l'argent sur les marchés financiers. En notant les produits, elles leur indiquent quels sont les plus intéressants pour eux. Certes des gestionnaires d'actifs développent leurs propres expertises, alternatives à celles des agences. Mais elles se limitent à certains Etats et entreprises, contrairement aux agences de notation qui évaluent tous les acteurs. Comme le guide Michelin, elles donnent une idée du prix et de la qualité avec une opinion, qui n'est pas infaillible.

Leurs notes ne prennent-elle pas une importance exagérée ?

C'est ce que les régulateurs bancaires disent. Ils critiquent les agences de notation et veulent limiter leur impact. Mais c'est d’une hypocrisie fondamentale ! Qui a conféré un tel pouvoir aux agences de notation ? Rappelons que lorsque les autorités ont voulu encadrer les banques, elles ont intégré les notes des agences dans leurs critères de régulation. Je pense qu’il faudrait supprimer toutes les références aux agences de notation dans les outils de régulation.
Récemment, Michel Barnier (commissaire européen aux marchés interieurs et aux services) a voulu interdire aux agences de notation de noter les pays qui bénéficiaient d'un plan d'aide financière. Interdire à une agence de noter un pays, c’est interdire une opinion. C’est donc un danger pour la liberté d’expression.

Les erreurs du passé ne justifient-t-elles pas la méfiance ?

C'est vrai que sur la crise des subprimes, agences de notation et banquiers ont commis des erreurs. Les mathématiques et les modélisations excessives de produits ont conduit à une illusion scientifique. Les établissements financiers ont crée des produits compliqués, hors sol, en pensant qu'ils seraient robustes. Tout cela reposait sur une hypothèse macroéconomique fondamentale, partagée par les agences de notation : le marché immobilier américain ne pouvait pas s’effondrer. Ce qui s'est pourtant réalisé. Aujourd’hui ces produits structurés ne sont plus aussi bien notés. C’est comme lorsque General Motors retire des voitures de la vente : les agences de notation le font avec les produits structurés.

Le système de l'émetteur-payeur crée des conflits d'intérêt. Comment faire autrement ?

Les régulateurs ont l’illusion qu’ils peuvent supprimer la perception de conflit d’intérêt. Ce n’est pas possible. Le conflit d’intérêt est inhérent au fait qu’il y ait des acheteurs et des vendeurs. Les agences de notation sont des intermédiaires. Par exemple si on prend un des plus gros client de Moody’s qui détient des titres de la dette française. Si Moody's abaisse la note de la dette, c'est ce client qui perd une fortune. La question pour les agences de notation n’est donc pas de supprimer les conflits d’intérêt mais de les gérer. Déjà, les services commerciaux qui s'occupent des transactions avec les clients, et ceux qui analysent le crédit sont séparés. Cela évite aux analystes d'avoir une idée du prix de leur notation. Tout doit être clair. 

Propos recueillis à Paris par Clothilde Hazard et Marion Garreau

Lors du Conseil européen des 8 et 9 décembre, des modifications ont été apportées au traité MES. (DR )

 

 

Des dettes colossales et des déficits abyssaux : malgré les critères inscrits dans le marbre du traité de Maastricht, les gouvernements successifs de l'Union européenne ont laissé leurs finances publiques se dégrader avant même le choc de la crise. Ils se sont donc résolus à l'adoption d' un Pacte de stabilité et de croissance renforcé, avec des critères plus stricts et des sanctions plus automatiques. La surveillance mutuelle est élargie aux déséquilibres économiques entre les membres de l'eurozone, lisibles sur Target 2, le système de paiement transfrontalier des banques centrales de l'Eurosystème. José Barroso a renforcé la position d'Olli Rehn, nouveau ministre des finances informel des 17. De leur côté, les chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro s'engagent à appliquer une règle d'or commune, qui pourrait être inscrite dans les constitutions nationales.

Jézabel Couppey-Soubeyran. (CUEJ/Guillaume Clere)

 

« Le défi est de réglementer l'ensemble de ce monde parallèle »

La crise des subprimes de 2008 a mis à jour l’existence d’un gigantesque système bancaire parallèle. Comment expliquez-vous son émergence ?

Il faut revenir à la fin des années 1980. Le comité de Bâle (qui regroupe les banquiers centraux et les autorités de réglementation et de surveillance bancaire des principaux pays industrialisés) a demandé aux établissements bancaires de constituer une réserve de fonds propres proportionnelle à l’ensemble des crédits octroyés à leurs clients. Pour contourner ces règles, les banques se sont détournées de l’épargne traditionnelle, celle des ménages, et se sont tournées vers les marchés pour trouver de l’argent. Elles ont « titrisé » toutes sortes de crédits, c’est-à-dire qu'elles les ont découpés en plusieurs tranches et les ont compilés dans différents produits structurés pour répartir les risques. Au cours de leur transformation, ces titres sortent du bilan des banques et passent par des canaux, des structures créées de toutes pièces qui ne sont juridiquement pas des banques et ne sont donc pas soumises aux mêmes contraintes. Le système bancaire parallèle au sens large regroupe tous ces instruments, structures, intervenants, marchés… qui font le métier de banquier - fabriquer des crédits à long terme à partir de ressources à court terme, sans avoir le statut et donc sans avoir à respecter les normes auxquelles sont soumis les établissements bancaires traditionnels.


A partir de 1995, il y a plus d'argent qui circule par le système bancaire parallèle que par les banques traditionnelles aux Etats-Unis. Comment expliquer le laisser-faire des autorités ?

On s’est imaginé que ces acteurs participeraient à la stabilité du système bancaire et financier en permettant un meilleur partage du risque. Mais cela a incité les banques à prendre plus de risques. Alors que le risque disséminé entre tous s'est finalement révélé bien moins contrôlé. Nous sommes passés d’un système où les banques assument le risque à un système où les acheteurs de ces titres assument le risque. Il faut réintégrer la prise de risque dans le bilan des banques. Et limiter la quantité de crédits qu’elles gèrent en fonction de leurs ressources.

A l'issue du sommet européen du 9 décembre, les Etats de l'Union européenne ont annoncé un accord sur le refinancement du Fonds monétaire international (FMI) à hauteur de 200 milliards d'euros. Un véritable pied-de-nez à la Banque centrale européenne, gardienne d'un traité qui interdit tout renflouement d'un Etat membre. Car le but de ce renflouement est ouvertement de venir en aide aux pays de l'Eurozone les plus menacés, à savoir l'Espagne et l'Italie. Le FMI endosserait ainsi le rôle de prêteur en dernier ressort.
Selon le FMI, 150 milliards seraient apportés par les pays de la zone euro, le reste par les autres pays de l'Union européenne. Ces nouvelles ressources proviendraient directement des banques centrales nationales.

La Bundesbank, banque centrale allemande, a fait savoir dès le 11 décembre  que sa part s'élèverait à 45 milliards d'euros. Elle a cependant posé une condition : que les autres grands pays de l'UE mais aussi d'autres pays non européens, comme les Etats-Unis ou la Chine, contribuent au renflouement du fonds.

Pour ce qui est des autres pays de l'Union européenne, le Royaume-Uni a déjà averti de ne pas compter sur les 30 milliards qu'on attendait de lui. David Cameron serait néanmoins prêt, à l'occasion du prochain G20, à mettre 10 milliards sur la table, déjà autorisés par son Parlement. Le Premier ministre danois, Helle Thorning-Schmidt, a annoncé que son pays se tenait prêt à contribuer à hauteur de 5,4 milliards d'euros.

Le conduit du FMI

Les objectifs recherchés sont multiples : premièrement, utiliser le FMI comme un conduit  pour canaliser les réserves de change venant des banques centrales nationales, avant de les réinjecter sur le dispositif européen d'intervention. L'opération permettrait de contourner les traités européens qui interdisent à la banque centrale européenne (BCE) et à ses membres de renflouer un Etat. Mario Draghi, président de la BCE, a manifesté son irritation devant cette manœuvre: ''N'oublions pas que la BCE n'est pas membre du FMI...plus généralement, le mécanisme par lequel l'argent est canalisé vers les pays européens ne doit pas masquer le fait que nous avons un taité qui dit: pas de financement monétaire des  gouvernements".  En exposant leurs réserves, les banques centrales nationales prennent de gros risques, que les marchés savent parfaitement anticiper. Car si cette opération n'a aucun effet  comptable sur le budget des Etats, ce serait à eux en dernière instance et donc aux contribuables de recapitaliser les banques centrales en cas de défaut sur les prêts du FMI.

Deuxièmement, accroître les ressources appelables en cas de nécessité de secourir l'Espagne ou de l'Italie. Avec 290 milliards d'euros, le FMI ne dispose pas aujourd'hui des moyens de faire face aux côtés du FESF, pour les soustraire au marché. Or les deux pays auront besoin de lever au moins 600 milliards d'euros dans les deux ans à venir pour refinancer leur dette.

Senior creditor

Troisièmement, bénéficier de la crédibilité du FMI. Le Fonds ne prête d'argent qu'en imposant des mesures strictes de réduction des dépenses publiques. C'est une garantie pour les pays contributeurs. Il bénéficie également du statut de « senior creditor », c'est à dire qu'il est le premier des prêteurs à être remboursé. Agir à travers lui, c'est minimiser les risques par rapport aux autres bailleurs.

Quatrièmement,  s'appuyer sur cette crédibilité pour susciter un effet d'entraînement. L'objectif est d' inciter les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et d'autres puissances à emprunter ce canal, pour venir soutenir les moyens du FESF. La méthode choisie répond à la demande de garantie qu'ils avaiant réclamé lors d'une précédente tentative d'augmenter grâce à leur aide la force de frappe du FESF. Le Brésil, la Chine, la Russie et l'Inde ont annoncé leur participation sans en préciser les modalités.

Les Etats-Unis et  le Canada ont, quant à eux,  d'ores et déjà fait connaître qu'ils ne  participeraient pas à cette opération, estimant que les européens sont assez riches pour résoudre la crise seuls. Le Japon, lui, a déclaré qu'il ne s'y joindrait pas tant que les européens ne présenteraient pas un plan plus convaincant..


Brice Lambert et Jessica Trochet

 

 

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