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« La politique, ça ne m'intéresse pas, ça ne répond pas à mes problèmes », « De toute façon, les élus, on les voit jamais » : ces phrases reviennent comme une rengaine dans la bouche des jeunes du quartier du Neuhof. Stationnés au pied des immeubles, engagés dans des associations, à la sortie des écoles, ils sont nombreux à exprimer leur défiance vis-à-vis de la politique.

 

L'université, plutôt que les quartiers

Les partis politiques ne viennent jamais recruter de militants dans ce quartier populaire de la capitale alsacienne, comme l’admet Mathias Valverde, coordinateur régional des jeunes socialistes : «  La campagne de recrutement, on la fait dans les facs à la rentrée. C’est beaucoup plus efficace que d’aller dans les quartiers. » La tactique est identique chez le principal parti d’opposition à Strasbourg : «  Les jeunes que l’on recrute sont pour la plupart d’entre eux des étudiants, on ne fait pas de recrutement ciblé dans les quartiers », précise Pierre Jakubowicz, l’un des collaborateurs de Fabienne Keller, qui conduisait la liste UMP à la mairie de Strasbourg.

Faute de militants, les formations sont absentes du Neuhof en dehors des périodes électorales. David Bour, 24 ans, 17e sur la liste du Front de gauche aux dernières élections municipales, vit au Neuhof et ne peut que constater cette défection : «  Si j’avais une quinzaine de personnes à disposition, je serais très heureux de pouvoir faire du tractage chaque semaine. Mais les grosses sections de militants sont dans le centre-ville. On a déjà fait des réunions publiques au Neuhof, mais en dehors des campagnes électorales, il n’y a personne. Il y a un gros manque de confiance, dû à un sentiment d’abandon. » Le constat est partagé par Yazid Knibiehly, jeune militant UDI et habitant du quartier : « Pour nous, il est beaucoup plus facile et efficace d’être dans le centre-ville car on peut toucher des gens de tous les quartiers de Strasbourg. Au Neuhof, nos actions sont limitées car il n’y a pas de grand commerce et très peu de lieux d’expression. »

Seule exception : les campagnes électorales

Les campagnes électorales sont les seuls moments où les partis investissent le Neuhof. Pour le Parti socialiste, c’est même une question vitale, explique Matthieu Cahn, adjoint au maire de Strasbourg : « Pour le PS, la victoire se joue sur la participation des quartiers. C’est la proximité qui va compter car la télé ne les mobilise pas. Certains endroits sont prioritaires. Ceux où il y a une forte abstention et une surreprésentation de la gauche c’est-à-dire le nord du quartier. » Seule exception à cette activité militante sporadique, le Front national qui a enregistré en mars 2014 un score record de voix dans le quartier (17,7% au premier tour) sans y mettre les pieds : « On a fait du boitage [distribution dans les boîtes aux lettres, NDLR] mais pas de tractage. Il y a des endroits où on ne peut pas aller car on est très mal reçu. On n’a aucune politique particulière à destination de ce quartier », précise Flavien Suck, responsable du Front national jeunesse Strasbourg.

Charles Thiallier

« Montrer l'autre face de la pièce »

« C'est pas en restant chez soi à râler qu'on change les choses », Yazid Knibiehly, 15 ans seulement, en est convaincu. Depuis l'âge de 8 ans, il est engagé en politique. Il fait partie de ces jeunes Neuhofois qui ont décidé de faire bouger les choses. Comme lui, Youness El Hassnaoui et Younus El Bachiri s'investissent à leur manière dans le quartier. Ils sont membres du Mouvement des jeunes diplômés du Neuhof, une association qui souhaite tirer vers le haut les étudiants de la cité.

L'abstention n'est pas seule à témoigner de l'éloignement des jeunes de la vie politique. Marqueur souvent négligé, la non-inscription sur les listes électorales peut pourtant prendre une ampleur considérable. Dans le quartier du Neuhof, à Strasbourg, elle touche un jeune sur cinq parmi les 18-24 ans.

Dans le quartier du Neuhof, près de 20 % des 18-24 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Dans le sud (Stockfeld et Ganzau), ce taux n'excède pas les 13 %, mais il dépasse souvent les 20 % dans la partie nord, celle des grands ensembles. Dans le bureau de vote 1005, autour de la place de Hautefort, plus d'un jeune sur quatre (29%) n'est pas inscrit. La désaffection des listes s'ajoute ici à celle des urnes. Autant l'abstention est remarquée et commentée, autant la non-inscription échappe aux écrans radar des analyses politiques.

Des étudiants peu inscrits

Certes, à l'Esplanade ou à la Krutenau, où réside une importante population étudiante, le taux est encore supérieur : à peine un jeune sur cinq est inscrit sur les listes. « Les étudiants votent peu à Strasbourg, précise Eric Schultz, adjoint au maire à l'état-civil. Ils sont inscrits sur les listes électorales de leurs communes d'origine. » Mais parmi les quartiers peu étudiants de la ville, le Neuhof affiche l'un des taux les plus élevés de non-inscription. A l'Elsau, à la Montagne-Verte, ou au Port du Rhin, la non-inscription ne dépasse pas les 10 %.

Au Neuhof, les premiers concernés sont les ressortissants étrangers hors UE, exclus d'office du droit de vote. De la même façon, certains condamnés par la justice peuvent être privés de leurs droits civiques, pour cinq ou dix ans. Une fois leur peine purgée, ils doivent faire la démarche pour se réinscrire. Pour les autres, a priori, l'inscription est désormais automatique si le recensement militaire (ou citoyen) est effectué dans les temps, c'est-à-dire dans les trois mois suivant les 16 ans, à l'occasion d'une démarche en mairie. Les retardataires peuvent néanmoins se retrouver sur les listes s'ils se manifestent avant 18 ans. Les jeunes y sont d'autant plus incités que la procédure est devenue nécessaire pour passer le permis de conduire ou un examen public.

Les limites du recensement

Pourtant, au vu des chiffres, des failles existent. La mairie, chargée d'envoyer les lettres de convocation au recensement, se fonde pour cela sur les registres d'état civil. L'adresse indiquée est donc celle des parents à la naissance. Si certains jeunes ont déménagé entre-temps, ils ne reçoivent aucun courrier et ne sont informés que par d'éventuelles campagnes menées dans les lycées.

Difficile toutefois d'évaluer le nombre de ceux qui échappent au recensement. On peut l'approcher en se basant sur la participation à la Journée défense et citoyenneté (JDC, ex-JAPD). Celle-ci découle, comme l'inscription sur les listes, d'un recensement dans les temps. Selon le centre du service national qui organise cette journée, dans une ville comme Strasbourg, près de 10 % des jeunes concernés ne se rendent pas à la convocation. Ce chiffre, qui s'approche de celui du non-recensement, vient nuancer les estimations optimistes de la mairie.

Alexis Boyer

 

20% des jeunes non-inscrits

L'abstention n'est pas seule à témoigner de l'éloignement des jeunes de la vie politique. Marqueur souvent négligé, la non-inscription sur les listes électorales peut pourtant prendre une ampleur considérable. Dans le quartier du Neuhof, à Strasbourg, elle touche un jeune sur cinq parmi les 18-24 ans.

Dans le quartier du Neuhof, près de 20% des 18-24 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Dans le sud (Stockfeld et Ganzau), ce taux n'excède pas les 13%, mais il dépasse souvent les 20% dans la partie nord, celle des grands ensembles. Dans le bureau de vote 1005, autour de la place de Hautefort, plus d'un jeune sur quatre (29%) n'est pas inscrit. La désaffection des listes s'ajoute ici à celle des urnes. Autant l'abstention est remarquée et commentée, autant la non-inscription échappe aux écrans radar des analyses politiques.

Des étudiants peu inscrits

Certes, à l'Esplanade ou à la Krutenau, où réside une importante population étudiante, le taux est encore supérieur : à peine un jeune sur cinq est inscrit sur les listes. « Les étudiants votent peu à Strasbourg, précise Eric Schultz, adjoint au maire chargé de l'état civil. Ils sont inscrits sur les listes électorales de leurs communes d'origine. » Mais parmi les quartiers peu étudiants de la ville, le Neuhof affiche l'un des taux les plus élevés de non-inscription. A l'Elsau, à la Montagne-Verte, ou au Port du Rhin, la non-inscription ne dépasse pas les 10%.

Au Neuhof, les premiers concernés sont les ressortissants étrangers hors UE, exclus d'office du droit de vote. De la même façon, certains condamnés par la justice peuvent être privés de leurs droits civiques, pour cinq ou dix ans. Une fois leur peine purgée, ils doivent faire la démarche pour se réinscrire. Pour les autres, a priori, l'inscription est désormais automatique si le recensement militaire (ou citoyen) est effectué dans les temps, c'est-à-dire dans les trois mois suivant les 16 ans, à l'occasion d'une démarche en mairie. Les retardataires peuvent néanmoins se retrouver sur les listes s'ils se manifestent avant 18 ans. Les jeunes y sont d'autant plus incités que la procédure est devenue nécessaire pour passer le permis de conduire ou un examen public.

Les limites du recensement citoyen

Pourtant, au vu des chiffres, des failles existent. La mairie, chargée d'envoyer les lettres de convocation au recensement, se fonde pour cela sur les registres d'état civil. L'adresse indiquée est donc celle des parents à la naissance. Si certains jeunes ont déménagé entretemps, ils ne reçoivent aucun courrier et ne sont informés que par d'éventuelles campagnes menées dans les lycées.

Difficile toutefois d'évaluer le nombre de ceux qui échappent au recensement. On peut l'approcher en se basant sur la participation à la Journée défense et citoyenneté (JDC, ex-JAPD). Celle-ci découle, comme l'inscription sur les listes, d'un recensement dans les temps. Selon le centre du service national qui organise cette journée, dans une ville comme Strasbourg, près de 10% des jeunes concernés ne se rendent pas à la convocation. Ces oubliés du recensement viennent s'ajouter aux ressortissants étrangers et aux condamnés pour expliquer le niveau élevé de la non-inscription : dans le Neuhof, les jeunes s'éloignent également des listes électorales.

Alexis Boyer

Un quartier jeune et populaire

Tout au long du XXe siècle, la construction de cités ouvrières et de logements sociaux a façonné le visage du Neuhof. Si le quartier reste aujourd'hui l'un des plus défavorisés de Strasbourg, il n'en est pas moins divisé. Au sud, les zones pavillonnaires ; au nord, les cités. Dans ces barres d'immeubles, les problèmes sociaux sont particulièrement aigus.

 

 

Originaires du Neuhof, Malika Souci, Karima Merah, Adem Baspinar et Saban Kiper se sont présentés sur les listes des deux dernières élections municipales. Malgré le sentiment d'être le « candidat idéal » pour certains, un « faire-valoir » pour d'autres, l'expérience s'est révélée positive. Retour sur leur apprentissage de la vie politique.

« J’ai été un atout, une carte dans ses mains », concède Malika Souci, presque fataliste. Seizième sur la liste de Roland Ries, aux élections municipales de 2008, la Neuhofoise a parfois l’impression de « n’avoir été qu’un faire-valoir » dans la campagne du candidat PS, actuel maire de Strasbourg. Pourtant, si la sexagénaire est clairvoyante, elle n’est pas amère. « Malgré tout, je le remercie. Ce fut une expérience positive en termes de réseau, d’apprentissage de la démocratie et des mécanismes du pouvoir, justifie-t-elle, si c’était à refaire, je le referais. »

A son image, Karima Merah, Adem Baspinar et Saban Kiper avaient tous le profil du « candidat idéal ». Neuhofois d’origine algérienne ou turque, ils ont tous les quatre été approchés par des partis politiques en recherche permanente de diversité. « Sur une liste de candidats, il faut prendre en compte différents paramètres pour ne pas qu’elle soit trop homogène. La ville n’appartient pas à un certain type de population. Le fait que je vienne du Neuhof a joué, c’est certain », admet Adem Baspinar, 40 ans, sur la liste EELV aux municipales 2008 et 2014. « Même le FN est venu me voir », s’esclaffe Karima Merah, 44 ans, psychopraticienne. Une sollicitation qu’elle rejettera d’un revers de la main pour finalement se présenter sur la liste EELV elle aussi en 2008 et 2014. 

Le bon profil

A les entendre, leur engagement politique relève, pour la plupart, d’une rencontre et leur présence sur les listes électorales d’un « accident ». « J’ai rencontré Alain Jund à l’Astu [association de médiation entre les institutions et la communauté turque, Ndlr.], on a partagé une analyse commune. Au départ, être candidat, ça ne m’intéressait pas, confie Adem Baspinar, c’était plus pour donner un coup de main. » Coïncidence? Rien n’est moins sûr. Engagés professionnellement ou politiquement, tous avaient pour atouts une connaissance des réalités et besoins du terrain, un réseau bien fourni et un rôle moteur dans le quartier. « Quand j’ai rencontré Roland Ries, je lui ai dit que j’étais prête à mettre à son service le petit impact que j’avais dans le quartier, raconte Malika Souci. Un jour, il m’appelle et me dit que je suis 16e sur la liste. Moi je ne voulais pas, je n’avais pas le temps. Je ne pensais pas avoir la chance d’être élue. » Elue, elle le sera pourtant au sein de la majorité PS, tout comme Saban Kiper.

A 35 ans, le chargé de mission à la Ditib (association turque qui porte le projet de la création d’un campus en sciences religieuses musulmanes) fait figure d’exception parmi les anciens candidats du Neuhof. « J’étais un candidat idéal, mais pas un faire-valoir. J’avais déjà un engagement politique », insiste-il. Encarté au PS depuis 1996, il a demandé personnellement à figurer sur la liste de Roland Ries en 2008. Il n’est toutefois pas dupe sur la raison de sa présence au conseil municipal. « Je sais que j’ai été choisi plus pour mon profil que pour mes idées », avoue-t-il. Des idées mortes-nées pour la plupart des candidats.

S'adapter à la réalité

Après l’excitation de l’engagement, les Neuhofois se sont rapidement confrontés à la réalité politique. « On savait déjà que la seule priorité dans le Neuhof, c’était la rénovation urbaine, pas les associations », constate Saban Kiper. Lenteur et complexité des démarches administratives, enjeux contradictoires, ont freiné, voire fait avorter, leurs projets. « Au sein de la majorité, on avait les pieds et les poings liés », confie Malika Souci. Elle décide alors de la quitter à mi-mandat. Une façon pour elle de n’avoir plus de comptes à rendre mais aussi de se libérer du carcan administratif. « Après, tout est devenu plus simple », constate-t-elle. Aujourd’hui, elle n’est plus élue. Elle n’a pas souhaité se représenter aux dernières municipales, fatiguée par cette première expérience. Comme elle, les autres candidats n’occupent plus de mandat politique, actuellement. Saban Kiper a été destitué en 2013, à la suite de propos tenus sur les manifestations à Gezi, en Turquie. Son avenir au sein du PS semble compromis. Il est sous le coup d’une procédure disciplinaire depuis plus d’un an. « J’ai l’impression d’avoir été lâché par le parti », juge-t-il.

Néanmoins, en politique ou sous d’autres formes,  les quatre Neuhofois n’abandonnent pas pour autant leur engagement. À l’échelle du quartier comme Malika Souci. Elle raconte : « On pense tous à 2017, on fera quelque chose… » Mais quoi ? Difficile pour le moment d’en savoir plus. Sous d’autres formes et au-delà du Neuhof pour Saban Kiper. « Je continuerai avec ou sans le PS, pas forcément en tant qu’élu », explique-t-il. Pour lui, c’est la création du campus de théologie musulmane, à Hautepierre, qui prime.

Chacun à leur manière, ils incitent les jeunes à s’engager. Pour Karima Merah, un conseil : « Apprendre à se protéger et avoir les dents bien pointues pour faire grincer le plancher sans trop attirer l’attention. » Malika Souci est du même avis, pour elle « il faut garder une part de rêve », même si, à son image, « il faut savoir les adapter à la réalité ».

Maud Lescoffit 
Julien Pruvost

 

 

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