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Des étudiants victimes d’intimidations
Le patriarche Porfirije, chef de l'Église orthodoxe serbe, a dans un premier temps ignoré les manifestations massives dans le pays. Les étudiants l’ont appelé plusieurs fois à soutenir le mouvement, en vain. La langue de bois et le semblant de neutralité du patriarche volent en éclats le 22 avril, lors d’une rencontre entre Porfirije et Vladimir Poutine, à Moscou. Devant le président russe, il parle d’une « révolution de couleur ». La formule, qui désigne les mouvements de protestation prétendument orchestrés par les États-Unis dans des États anciennement communistes, résonne particulièrement en Serbie. La chute de Slobodan Milošević en 2000 est considérée comme la première “révolution de couleur”. À Moscou, Porfirije reprenait cette rhétorique, estimant que « les centres de pouvoir en Occident refusent de favoriser l’identité du peuple et de la culture serbes » et seraient derrière la mobilisation.
Lorsqu’on retrouve Ivan le soir même, il semble beaucoup plus en confiance. Sa langue se délie quand vient le sujet de cette rencontre à Moscou. « C’est une trahison », commente-t-il en grimaçant. Le jeune homme nous accompagne dans les sous-sols de l’université. C’est ici que se tient le plénum de la faculté de théologie. La réunion débute par une prière. Les étudiants présents soutiennent le mouvement et partagent le sentiment d'Ivan. « Le patriarche n’est pas un pape, il n’a pas le même pouvoir. Nous ne sommes pas obligés de suivre tout ce qu’il dit », explique une étudiante serbe. « Nous pensons faire la bonne chose en tant que citoyens serbes mais aussi en tant qu’orthodoxes », renchérit un autre. Sont présentes une vingtaine de personnes, bien moins qu’aux débuts des protestations. L’un d’eux déplore que « face aux menaces, certains n’ont pas voulu s’engager dans le mouvement. » D’autres ont préféré quitter la formation.
Pas le moindre bruit, pas d’étudiants qui gardent l’entrée, cigarette à la bouche. La faculté de théologie de Belgrade vit dans un univers parallèle, loin des sifflets et blocages universitaires. L’édifice en brique rouge sonne creux. Sacoche en bandoulière et veste grise, Ivan* est presque seul dans le hall. Dans un anglais approximatif, l’étudiant en troisième année fait mine de présenter l’université à deux visiteurs français. Dans le même temps, il sort son téléphone et jette un coup d'œil par-dessus son épaule. Puis, il pianote sur Google Traduction : « La grande majorité des élèves d’ici soutient les manifestations, mais ils ne vous le diront pas. »
La faculté qui accueille d’ordinaire 500 étudiants n'est pas bloquée, mais ses cours sont annulés. « On veut que tout le monde puisse continuer à accéder à l’église dans l’enceinte de la faculté », écrit-il sur son téléphone. Il demande de le retrouver en fin d’après-midi pour parler loin des oreilles indiscrètes. Dans un pays où 81 % de la population se déclare orthodoxe, ils sont beaucoup comme Ivan, à être dans une situation délicate depuis le début des protestations. Les fidèles mobilisés sont en rupture avec les plus hautes instances de l’Église, qui ont fait savoir leur opposition au mouvement.
Des étudiants victimes d’intimidations
Le patriarche Porfirije, chef de l'Église orthodoxe serbe, a dans un premier temps ignoré les manifestations massives dans le pays. Les étudiants l’ont appelé plusieurs fois à soutenir le mouvement, en vain. La langue de bois et le semblant de neutralité du patriarche volent en éclats le 22 avril, lors d’une rencontre entre Porfirije et Vladimir Poutine, à Moscou. Devant le président russe, il parle d’une « révolution de couleur ». La formule, qui désigne les mouvements de protestation prétendument orchestrés par les États-Unis dans des États anciennement communistes, résonne particulièrement en Serbie. La chute de Slobodan Milošević en 2000 est considérée comme la première “révolution de couleur”. À Moscou, Porfirije reprenait cette rhétorique, estimant que « les centres de pouvoir en Occident refusent de favoriser l’identité du peuple et de la culture serbes » et seraient derrière la mobilisation.
En Serbie, le patriarche de l’Église orthodoxe s’est exprimé contre les manifestations anti-corruption en cours dans le pays, accusant les Occidentaux d’en être à l’origine. Dans un pays où l’écrasante majorité de la population se déclare orthodoxe, cette prise de position déçoit dans les cortèges.
Kilomètre 108
Arrivée en triomphe
Voyant la ligne d’arrivée, Žarko se précipite sous les arcades de l’hôtel de ville de Subotica, acclamé par la foule, dressée en haie d’honneur. « C’est toujours un moment intense en émotions. J’ai les jambes en compote, et pourtant je ne peux pas m’empêcher de courir quand je vois tous ces gens qui nous attendent », jubile-t-il. Décorés d’une médaille, les 400 marcheurs – beaucoup ont rejoint le cortège en cours de route – rejoignent familles et amis venus les applaudir. « Notre détermination, ils ne pourront pas nous l’enlever », assure l’étudiant en droit. Un pas après l’autre.
Lilou Bourgeois
Yanis Drouin
Vendredi 16 mai, kilomètre 90
Solidarité comme mot d'ordre
Vanja attend de pied ferme le cortège. Il y a quelques semaines, le mécanicien de 39 ans a appris via les réseaux sociaux que la marche jusqu’à Subotica passerait par son village. Alors, avec d’autres habitants, il a décidé de s’impliquer dans l’événement. Deux palettes de bouteilles d’eau, des dizaines de litres de soupe, trois marmites de bortsch… Tout est de leur poche. Grâce à la générosité des habitants, le périple n’aura coûté aux organisateurs que 100 000 dinars serbes (850 euros), pour financer kits médicaux, bus de retour ou encore impressions d’affiches. Cette somme provient elle aussi de dons de la population. « C’est notre manière de contribuer », acquiesce Vanja.
Dans sa famille, personne n’est étudiant mais chacun soutient les revendications portées par le mouvement. « On ne se plaint pas trop, on vit plutôt bien, mais l’école n’a jamais été rénovée, les enfants ont froid l’hiver et nous n’avons pas de maison de santé. » Lassés d’attendre le réveil de l’État, les habitants de Stari Zednik ont décidé de prendre eux-mêmes les choses en main. Les assemblées citoyennes, les « Zbor », leur ont permis de s’organiser. Selon lui, les trois-quarts du village se sont mobilisés pour accueillir le cortège. Il n’était cependant pas préparé aux larmes qui ont coulé sur ses joues à la vue des visages enjoués et des drapeaux serbes brandis au rythme des slogans anti-régime. Pour lui, le mouvement porte les espoirs de tout un pays : « Si les étudiants ne réussissent pas, je fais mes affaires et je quitte le pays. »
Partir, c’est aussi le dernier recours d’Aleksa. « Si nous échouons, tôt ou tard, toutes les personnes qui sont ici s’en iront. » Après six mois de mobilisation sans résultat politique tangible, le mouvement a appelé à des élections législatives anticipées pour le mois de juin, que le président Vučić refuse de convoquer. Žarko, cinquième marche au compteur, est plutôt confiant : « L’essentiel, c’est de ne pas relâcher nos efforts. Je continuerai aussi longtemps qu’il faudra. » Pas d’examens en vue pour l’étudiant en dernière année de droit à Belgrade, investi depuis la première manifestation. « C’est pour nos enfants qu’on fait ça, ça vaut bien le coup de sacrifier une année d’études. »