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Les riches jouent au tennis, les pauvres au foot. Même si le cliché se délite grâce à la démocratisaiton de nombreux sports, la pratique régulière reste un luxe coûteux.

Le Grand Est est une des régions les plus sportives de France. 14 000 clubs. 1,3 million de licenciés. 611 athlètes de haut-niveau. 75 ligues et comités sportifs. Mais ces chiffres cachent une réalité plus complexe. La pratique sportive dans la région est très hétérogène : géographiquement et économiquement. Le taux de licenciés est plus dense en Alsace et autour des grosses agglomérations, comme Reims et Metz, que dans les territoires ruraux.

Leur taux de licenciés varie selon le revenu médian des communes. Dans les communes plutôt pauvres, ce taux se révèle très faible, à l'inverse des riches qui accumulent les licenciés. De là à dire que plus un ménage dispose d'un revenu élevé, plus le budget dédié au sport est important, il n’y a qu’un pas.

La géographie est une autre variable importante. Les communes plutôt riches se situent généralement dans des zones urbaines denses où on trouve plus facilement des infrastructures sportives. L'offre y est également plus diversifiée. Cette situation tend cependant à changer : la région Grand Est finance l’installation d’équipements sportifs dans les zones qui en sont dépourvues. Un schéma de développement du sport prévoit la création de terrains multisports et d'équipements plus spécifiques comme des bassins de natation dans les zones rurales.

Ce facteur géographique peut aussi jouer entre des quartiers d'une même ville. Dans les zones prioritaires, les sociologues William Gasparini et Gilles Vieille-Marchiset décrivent le recours au sport comme une « forme de réponse aux transformations du lien social dans les quartiers populaires ». Ces dispositifs ont souvent été initiés par l’Etat, en articulation avec la politique de la ville.

Selon leur analyse, les populations les plus marginalisées (chômeurs, toxicomanes, SDF…) ne pratiquent pas de sport du tout. En revanche, on constate le développement de « sous-cultures urbaines, comme le basket de rue ou le football de pied d’immeuble ». Ces sports sont perçus par les jeunes comme un possible ascenseur social, à travers des exemples comme ceux du footballeur Zinédine Zidane ou du boxeur Brahim Asloum.

 

Trois quarts des communes dans lesquelles le revenu est particulièrement bas marquent une préférence pour trois disciplines: le football, le tennis, et le handball. L’équitation arrive au quatrième rang, tout comme le judo. Vient ensuite la gymnastique.

Le paysage bouge un peu quand on se tourne vers les communes où le revenu médian indique une population très riche. Pour les trois quarts d’entre elles, les trois disciplines de tête sont le football, le tennis, et l’équitation. Loin derrière arrivent le basket-ball, puis le handball, le badminton, l’athlétisme, et le golf. Une diversité bien plus marquée que dans les communes pauvres.

Le football rassemble encore et toujours

Le football et le tennis sont prisés quel que soit le niveau de revenus. Le grand nombre de licenciés en football en Alsace y contribue. Interrogé, Christophe Carbiener, directeur du district de football d’Alsace, déclare : « Nous sommes le plus gros district de France, nous avons la chance de regrouper deux départements. Historiquement, nous jouons au football depuis 100 ans en Alsace. Il y a quasiment un terrain dans tous les villages. »

Le rapport1 du Centre de droit et d’économie du sport (CDES) explique que des sports peu coûteux comme le football ou le tennis recruteraient des pratiquants au niveau social « relativement élevé ». Autre constat : sans surprise, ce sont plutôt les riches qui pratiquent le golf ou l’équitation. Il s’agit de loisirs coûteux, comme le relève le rapport du CDES. Celui-ci précise que ce coût est induit par les équipements ou les déplacements nécessaires à la pratique de l’activité.

Pour la grande majorité des sports, les communes riches comptent plus de licenciés que les communes pauvres. Même si le tennis ou le handball sont très prisés dans les communes à revenus faibles, ils sont pratiqués en plus grand nombre par les licenciés aux revenus élevés. Le foot, très populaire, n’échappe pas à la règle.

Le golf, sport des riches ou de très riches ?

Le golf, l’équitation et le tennis sont des sports avec de grandes disparités entre le nombre de licenciés dans les communes très pauvres et les communes très riches. On pratique le golf et le tennis surtout dans les 20% de communes où le revenu médian est le plus élevé. Seule la boxe inverse la tendance, avec un taux plus important (0,5 point de plus) de licenciés dans les communes plutôt pauvres.

Il existe des pistes pour réduire cette fracture entre les pratiquants, notamment le sport scolaire. Tête de file des organisations multisports, l’Union nationale du sport scolaire (UNSS) est la troisième fédération sportive nationale en terme de licenciés, avec plus d’un million de membres enregistrés en 2017. L’association propose des activités sportives aux élèves du second degré, encadrées par des professeurs d’EPS au sein de leurs établissements. Une recette qui fonctionne dans la région Grand Est avec plus de 28 % des collégiens et lycéens licenciés à l’UNSS dans les académies de Reims, Metz-Nancy et Strasbourg. Sur ce territoire, 2,8 % des communes où le revenu médian par habitant est le plus bas sont licenciés à l'UNSS. Plus la richesse par habitant augmente, plus le taux diminue, pour atteindre 0,8 % de licenciés dans les communes les plus aisées.

Ces chiffres sont cependant à interpréter avec prudence car ils retiennent le lieu de pratique des licenciés plutôt que leur commune de résidence. Ils permettent cependant de noter que dans les territoires les plus précaires, le sport scolaire est très répandu.

« Le sport scolaire développe la pratique sportive sur le territoire »

« Les collèges et les lycées nous permettent un fort maillage des communes, explique Christophe Sarre, directeur régional de l’UNSS dans l’académie de Reims. Cette situation rend possible le développement de la pratique sportive sur tout le territoire . »

La dimension financière est importante : une licence UNSS coûte 20 euros sans autre frais, contre une centaine d’euros minimum dans un club, en comptant la cotisation. « C’est imbattable, résume Christophe Sarre. La licence permet de pratiquer deux à trois activités différentes à l’année, y compris en compétition. »

L’UNSS joue un rôle actif pour l’accès au sport au plus grand nombre. « Dans le monde rural, l’UNSS est souvent la seule association sportive qui fonctionne le mercredi après-midi avec un encadrement professionnel », note Christophe Sarre. Le responsable rajoute que dans les zones « en grande détresse sociale », les professeurs d’EPS repèrent et encouragent les jeunes à venir pratiquer.

Le rôle émancipateur de l’UNSS se retrouve également dans l’éventail d’activités accessibles. Dans l’académie de Reims, le golf et l’équitation sont proposés aux jeunes licenciés sans le poids des représentations sociales entre sports de « riches » et de « pauvres ».

Plus que le revenu, certains sports sont encore très marqués socialement. Jeune femme en crampons, garçon en ballerine : beaucoup n'osent pas franchir le pas par peur de ne pas être à leur place. Là se trouve le vrai obstacle à la pratique du sport pour tous.

1rapport sur le décalage entre l’offre et la demande de pratique sportive en France.

Vincent Ballester, Thibaut Chéreau, Martin Greenacre, Phœbé Humbertjean, Juliette Mariage, Emilie Sizarols

Crédit photo : Angelica Wedell/Pixabay

Méthodologie :

Graphique 1. Les licenciés sont inscrits dans la commune où ils pratiquent leur sport, et non la commune où ils résident. Au contraire, le revenu des ménages est rattaché à la ville de résidence. Le revenu médian des communes du Grand Est a permis de les classer dans deux catégories : « plutôt pauvres » pour les communes en-dessous du revenu médian, et « plutôt riches » pour les communes au-dessus du revenu médian. Les communes de chaque catégorie ont ensuite été classées selon leur taux de licenciés : « très peu », « peu », « moyen », « beaucoup » et « énormément ».

Graphiques 2 et 3. Pour chacun des dix départements du Grand Est, les trois sports présentant le plus grand nombre de licenciés ont été retenus. L’analyse s’est limitée aux communes très pauvres ou très riches pour dessiner les plus forts contrastes.

Graphique 4. Dans le graphique au-dessus, toutes les communes du Grand Est sont divisées en cinq catégories selon leur revenu médian représenté par les cinq couleurs. Pour chaque catégorie, nous avons calculé la part de licenciés enregistrés sur la population totale.

Source : data.gouv.fr et Insee

 

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