En France, 20% des étudiants ne mangent pas à leur faim. À Strasbourg, face à la généralisation du repas à un euro depuis mai dernier, les avis sont cependant mitigés.
Midi. Au restaurant universitaire Gallia du Crous de Strasbourg, la queue s’étend jusqu’à l’angle du Quai du Maire Dietrich. Une centaine d’étudiants attend de pouvoir déjeuner sous la pluie battante. « Depuis que les repas sont à 1 €, il y a beaucoup trop de monde », soupire Fatima, étudiante en histoire de l’art de 22 ans. Cela fait déjà vingt minutes qu’elle patiente. « Parfois j’attends une heure, ensuite il faut manger vite. Depuis mai, c’est très rare que j’arrive à déjeuner ou dîner ici, parce que la queue est trop longue ». Pour cette boursière échelon 6, arrivée d’Afghanistan en 2018 et dont le père, ouvrier, travaille en intérim avec des revenus irréguliers, les repas du CROUS sont pourtant une nécessité. « La fin du mois approche, je vais devoir faire attention. Alors chez moi, je mange surtout des œufs, du riz et des pâtes. J’ai 550 euros de bourse et 318 euros de loyer à payer : c’est très serré. »

La file d'attente devant le restaurant universitaire à 12h. Crédits photo : Gaby Fabresse
Dans la file d’attente, le constat est unanime. Certains se plaignent du « manque de place », d’autres du fait qu’il y ait « trop de monde depuis la réforme du repas à 1 € » et la plupart déclare attendre « 40 minutes en général » avant de pouvoir pénétrer dans l’enceinte du restaurant universitaire. Alors, l’ouverture de 120 places supplémentaires, au sous-sol, grâce à un prêt grâcieux de l’association étudiante Afges, est saluée, même si l’initiative est jugée « insuffisante ». « Il faudrait ouvrir plus de restaurants universitaires. Quand j’ai une heure de pause, je ne peux pas venir ici. Là, cela fait déjà 30 minutes que j’attends », souffle Mejda, 26 ans, qui renonce régulièrement à prendre ses repas à Gallia depuis la réforme.
Baisse des quantités et de la qualité
Parmi les nouveaux étudiants à pousser la porte du restaurant U, il y a Juliette et Martin, en master d’histoire. Non boursiers, ils devaient s’acquitter de 3,30 euros par repas pour y manger. « C’était trop cher, je préférais manger des pâtes chez moi », admet Martin qui travaille en tant que professeur particulier pour financer ses études, mais est à la recherche d’un autre emploi, plus stable, pour poursuivre son année. « Je travaille l’été et pendant l'année. Ça prend du temps, de l’énergie, ça empiète sur mes études. Mais je n’ai pas le choix, surtout qu’à la rentrée, entre les loyers, la Contribution de vie étudiante et de campus, les frais d’inscription à l’université, les transports, je ne m’en sors pas. » Alors, pour maintenir leurs budgets alimentaires respectifs de 140 et 80 euros par mois, les deux amis mangent à Gallia matin et soir. « Le repas à 1 € a tout changé. Mais il faut être patient. » Plus loin, Soumia, boursière échelon 4, soupire : « En me privant, je dépense 40 € par semaine pour les repas que je ne peux pas manger ici. Alors qu’est-ce que je ferais sans ? » Quant à la qualité des repas, Sara, étudiante en orthophonie, résume, philosophe : « Un euro pour entrée, plat, dessert, on ne peut pas se permettre d’être compliqué. »

Juliette et Martin, deux étudiants non-boursiers qui bénéficient de la réforme du repas à 1 € depuis mai. Crédits photo : Gaby Fabresse
Pourtant, nombre d’étudiants notent une « baisse des quantités », une « dégradation de la qualité des repas » et un « manque de choix » depuis le mois de mai. Pour l’Afges, la réforme du repas à un euro s’est faite de façon précipitée. « Lorsque le CROUS est venu vers nous, il était assez évident qu’on allait lui prêter la salle », explique Maroussia Dhume, présidente de l’association étudiante. « Depuis nos locaux, on voit la file d’attente qui fait le tour du bâtiment. Ça a des conséquences sur les étudiants les plus précaires, qui renoncent à prendre leur repas au CROUS. » Selon elle, la situation due à un manque de moyens et de temps n’est pas propre à Strasbourg : « C’est compliqué sur l’ensemble du territoire, on le voit parce qu’on est en contact avec des fédérations un peu partout. »
« Le caveau est ouvert »
À l’intérieur du restaurant universitaire, sous le haut plafond en bois, le brouhaha des conversations se mêle au bruit de la vaisselle qui s’entrechoque. Côté self, le défilé des étudiants est permanent. Au niveau du tapis de tri des déchets, une queue de plusieurs dizaines de personnes se forme. Au fond de la salle, un panneau noir indique : « Le caveau est ouvert ». Il faut descendre les escaliers qui mènent aux toilettes, pour, sur la gauche, rejoindre la salle de 120 places assises. Ici, l’ambiance est au calme. Pas de fenêtres, une odeur d’humidité plane. Le long des murs, des tasseaux de bois réchauffent la pièce au sol en lino noir. Bengisu, 30 ans, étudiante turque en master d’ingénierie, déjeune. Elle vient ici tous les jours. « C’est le moins cher, je n’ai pas d’autre possibilité. Mais avec l’affluence, le temps de dîner, je rentre chez moi tard. Ça fait de très longues journées. »

Fatima, étudiante afghane en histoire de l'art, atteint enfin la porte du restaurant universitaire. Crédits photo : Gaby Fabresse

Juliette et Sarah mangent au restaurant universitaire pour mieux maîtriser leur budget alimentaire. Crédits photo : Gaby Fabresse
Dehors, la pluie continue de tomber. La queue ne désemplit pas. Après plus de trente minutes d’attente, Fatima, l’étudiante afghane, pousse enfin la porte du restaurant universitaire. Grand sourire aux lèvres, la jeune femme, malgré ses difficultés, se dit heureuse de pouvoir poursuivre ses études en France : « Je suis la première de ma famille à aller à l’université. Mes quatre frères aînés travaillent en tant qu’ouvriers sur des chantiers. Alors, même si c’est parfois difficile, je sais que j’ai de la chance. »
Gaby Fabresse