Vieillissement des élus, mandats surchargés, manque de relève : en France, 68 communes ont échoué à constituer des listes aux municipales. Le phénomène n’était pas absent des scrutins précédents, mais il révèle les difficultés croissantes de la démocratie locale dans les petites communes.

L’ancien maire de Rothau, Marc Sheer, lors d’une de ses dernières sorties avant la fin de son mandat, le 27 janvier 2026. © Document remis
« En arrivant à Rothau, la première chose que j’ai faite, c’est signer les certificats de décès en attente », raconte Danielle Mazzega, qui préside la délégation provisoire de la commune bas-rhinoise. Depuis le 22 mars, ses 1 471 habitants sont privés de conseil municipal, faute de liste candidate. Une tutelle de la préfecture a donc été mise en place : trois représentants sont chargés de gérer les affaires courantes pendant trois mois, avant l’organisation de nouvelles élections.
Rothau n’est pas un cas isolé : 67 autres communes métropolitaines se sont retrouvées sans liste au premier tour du scrutin. Un fait rare, mais pas inédit : aux élections de 2020, 106 communes avaient connu la même situation. Elles étaient 64 en 2014. D’une année à l’autre, on ne retrouve pas les mêmes communes : seules deux d’entre elles revivent le même scénario qu’en 2020 : Dompierre-les-Tilleuls (Doubs, 307 habitants) et Orbigny-au-Mont (Haute-Marne, 163 habitants).
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© Carol Burel
Les trois quarts des 68 communes concernées comptent moins de 500 habitants. Elles se répartissent sur l’ensemble du territoire, même si une concentration importante apparaît dans la diagonale du vide, zone où les densités de population sont plus faibles que le reste de la France.
« Je suis vieux et à mon âge tout peut arriver »
Pour savoir ce qui a conduit à l’absence de liste, nous avons épluché les articles de la presse quotidienne régionale, et contacté par téléphone les maires sortants. Cette enquête a permis d’établir les raisons du départ de 48 des 68 édiles. L’âge arrive en tête : il est cité dans 47 % des réponses. « Je n’ai pas arrêté parce que j’en avais marre, la fonction de maire m’a toujours passionné. C’est plutôt parce que je suis vieux et à mon âge tout peut arriver, c’est difficile de s’engager sur sept ans. Je préfère laisser la place à plus jeune. » témoigne Marc Sheer, 77 ans, le maire sortant de Rothau (Bas-Rhin), commune la plus peuplée de France à s’être retrouvée sans liste. Jean-Michel Frêne, l’un de ses adjoints, décide de se lancer et dépose une liste. Mais le projet tombe finalement à l'eau. « Des dissensions internes ont conduit au retrait de la liste avant le premier tour. Ils n’arrivaient pas à s'entendre », raconte, déçu, Marc Sheer.
Depuis les années 1980, on observe un vieillissement marqué des élus municipaux. Selon le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), la proportion de maires de moins de 40 ans est passée de 12,16 % en 1983 à 3,8 % en 2014. Cela s’expliquerait en partie par une démographie vieillissante en France et une proportion moindre de jeunes dans les petites communes. L’accès à la fonction reste aussi largement conditionné par l’expérience. « Le mandat municipal est souvent perçu comme l’aboutissement d’une trajectoire sociale, associative et politique, généralement acquise sur le long terme par les générations plus âgées », analyse l’étude « Parcours des jeunes maires en France », menée par l’Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (Injep). Ajouté à cela, les 18-35 ans traversent souvent une période de mobilité professionnelle, scolaire ou personnelle qui complique un engagement durable sur un territoire. À l’inverse, la perspective de la retraite permet de se projeter plus facilement dans un mandat.
Sur les 68 communes, treize maires ont plus de trois mandats à leur actif, allant parfois jusqu'à cinq mandats consécutifs. Jean-Louis Barlier, par exemple, dirige Fréland depuis 1995. Faute de successeur, il a annoncé briguer un sixième mandat lors des prochaines élections prévues dans trois mois. Et même avec un seul mandat à leur actif, les maires portent souvent un long engagement municipal, ayant d’abord commencé comme conseillers ou conseillères. C’est le cas par exemple de Florence Schiavon, maire de Rochejean (Doubs, 754 habitants), qui n’a pas souhaité rebriguer un deuxième mandat en 2026. Agée de 70 ans, elle était au conseil municipal depuis 2008.
© Carol Burel et Anouk Seveno
Petites communes, grandes responsabilités
Pour 19 candidats sur 48, ce sont les conditions d’exercice du mandat qui justifient leur départ. Certains évoquent la surcharge de travail, le poids des responsabilités ou encore l’ingratitude du métier. La notion de sacrifice revient souvent, en lien avec l’idée que la vie personnelle se retrouverait complètement aspirée par la fonction. La fragilisation de la fonction de maire est citée, quant à elle, cinq fois. On y regroupe aussi bien les querelles à l’échelle locale au sein du conseil municipal que la lourdeur administrative qui pèse sur les maires. Des enjeux plus nationaux, engageant la responsabilité du gouvernement, sont pointés du doigt, comme les budgets des collectivités territoriales de plus en plus serrés. Le dernier scrutin municipal a également été le premier à étendre la réforme sur la parité aux communes de moins de 1 000 habitants. Seulement deux maires (sur 48) la mentionnent comme raison de l’échec de la constitution de leur liste.
© Carol Burel et Anouk Seveno
« Je me suis démené pendant vingt ans pour rien »
Malgré leur premier mouvement de retrait, cinq maires sortants envisagent déjà de présenter une liste en juin. C’est un phénomène qu’on avait déjà pu observer en 2020 : 25 maires sur 103 ont finalement remis leur écharpe, faute de candidats. Mais le plus étonnant, c’est que sur ces 25 maires, cinq ont même décidé de continuer en 2026. « À mesure que la longévité et les effets de l’expérience en tant que maire augmentent, la capacité à supporter les difficultés du mandat augmente aussi », analyse David Guéranger, sociologue, auteur du livre Maires à quoi bon ? paru en janvier 2026. C’est ce que le sociologue appelle la « résignation ». Plus on est maire longtemps, plus on est résigné. Les premiers magistrats apprennent à se « blinder » (selon leurs propres mots rapportés par David Guéranger) pour ne pas se laisser atteindre par les échecs ou les éventuelles déceptions de leurs mandats, permettant leur reconduction.
La résignation va de pair avec le fait qu’on s’attache à l’institution. « Le maire qui a plusieurs mandats d’expérience devient dépendant de son mandat. Le quitter sans successeur signifierait pour lui l’aveu d’un échec : "Je me suis démené pendant vingt ans pour rien." Et le siège vacant signifierait pour lui une dévaluation du prestige de son métier : "Les gens vont croire que j’étais maire parce que personne ne voulait le faire." » Pour les mairies sans tête, plusieurs scénarios se profilent. Une nouvelle liste peut se former à partir d'anciens ou de nouveaux candidats. La période de délégation provisoire peut aussi être prolongée, au cas par cas. En dernier recours, la préfecture propose à la commune de fusionner avec une voisine, après concertation avec les habitants. Seulement trois communes ont fusionné à l’issue du scrutin 2020. C’est par exemple le cas de Vaux-sur-Poligny (Jura, 82 habitants), qui fusionne avec Poligny (4089 habitants) en 2025. À Rothau, Danielle Mazzega, la présidente de la délégation provisoire, et ses deux autres collègues seront chargées d’installer les panneaux électoraux, d’ouvrir les bureaux de vote et d’assurer une permanence le jour de l’élection. L’ancien maire, Marc Sheer, se montre optimiste : « Il y aura au moins une, voire deux listes. » Dans le cas contraire, il n’exclut pas de reprendre l’écharpe.
Carol Burel
Édité par Anouk Seveno