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Dès 6 h du matin, les moines passent dans les rues pour demander l'aumône. © Mahault de Fontainieu

Entre gratte-ciel, marchés populaires, mégaprojets et rues bouillonnantes, Bangkok se réinvente sans cesse. Une métropole imprévisible où modernité, tourisme et fractures sociales cohabitent au quotidien. Nos journalistes vous racontent leur exploration.

Siam, le centre économique au coeur vert

Il fait 35 degrés et les rayons du soleil transpercent le nuage opalin qui se dégage de la ville. Au 40e étage, sur le rooftop de Donut, notre collègue thaïlandaise, dans le quartier de Ari, la vue est imprenable. Le tissu dense des petits immeubles est transpercé de hautes tours d’habitation, qu’on appelle ici condominium. Ces blocs d'une trentaine d'étages pullulent chaque année, redessinant sans cesse la silhouette de cette capitale en pleine expansion. Leur construction suit le tracé du Bangkok Mass Transit System (BTS), les lignes de métro aérien. Nous empruntons la verte pour gagner le cœur économique de la ville : Siam.

À la sortie de la rame surclimatisée s’amorce un dédale de centres commerciaux de luxe. Les cols blancs des open spaces se mélangent à la foule de touristes et de jeunes venus faire des emplettes. Des buildings qui s'élancent vers le ciel et au centre, un immense espace vert, le Lumpini Park. Inauguré en 1925 par le roi Rama VI, il était à l’origine un parc des expositions, pensé pour être la vitrine de la modernité du pays.
Dans la journée, les gens viennent profiter d'un peu de fraîcheur sous les arbres et côtoient les près de 400 varans aquatiques qui y habitent. Ces lézards d’eau douce, impressionnant par leur taille, cohabitent paisiblement avec les flâneurs. Sauf pour deux d’entre eux qui, après s’être toisés pendant quelques minutes, commencent un corps à corps musclé avant de tomber dans le lac. En fin d'après-midi, à la sortie des open spaces, des flopées de joggeurs en tenue technique arpentent, tous dans le même sens, le circuit le long des clôtures.

Mais rien ne vaut le rendez-vous le plus attendu de la journée : l'aérobic, une danse rythmée très cardio qui commence à 17 h. En quelques années, le concept est devenu si populaire que la ville a installé d'immenses écrans et une grosse sono. Chaque jour, des influenceurs se déhanchent face à leur trépied de caméra, à côté de personnes plus âgées en quête d'exercice physique. « Je viens ici tous les jours, j'adore l'ambiance », crie un vieil homme pour se faire entendre par-dessus la musique T-pop qui rythme la scène. 

Le coup de sifflet d’un agent de sécurité immobilise la foule. Il est 18 h, le moment quotidien de l'hymne national. Les enceintes baissent le son pour écouter le Phleng Chat, composé en 1932 pour honorer la proclamation de la monarchie constitutionnelle. Quelques minutes plus tard, un nouveau sifflement strident marque la fin et la vie reprend son cours. Les enceintes tonnent à nouveau, et la chorégraphie repart de plus belle.

Bang Na, la Mega City qui plaît à l’international 

En chemises bleu pâle et jupes noires, des élèves de l’école internationale voisine profitent des allées climatisées pour siroter une boisson fraîche en déambulant devant les vitrines. Bienvenue à Mega Bangna, ce centre commercial d’une surface équivalente à 55 terrains de football, situé dans le Sud-Est de la capitale. Des vêtements de luxe au mobilier, en passant par les voitures, les jouets et les équipements de muay thaï, cette boxe devenue art martial national, tout peut être acheté sur place (y compris des bretzels, bien loin de notre belle Alsace).

Tout autour du centre commercial ont fleuri condominiums, maisons luxueuses et écoles internationales, dans un projet sobrement intitulé Mega City. Aujourd’hui, Bang Na représente une nouvelle frontière commerciale, destinée à attirer Thaïs et étrangers, pourvu qu’ils viennent consommer.

Il y a quinze ans, le quartier n’aurait pas pu être plus différent. Un rapide voyage dans le temps par image satellite donne à voir un espace périurbain composé de maisons hautes de deux ou trois étages, pas plus, et de quelques carrés herbacés où rien n’avait encore été construit. Entre les deux époques, la ville a inauguré l’extension d’une ligne BTS. Si voyager sur ces lignes est rapide et permet de survoler les embouteillages, le ticket reste plus onéreux que les motos agiles, omniprésentes dans la capitale et toujours capables d’embarquer un passager supplémentaire. Toujours est-il que la mise en fonction de cette nouvelle extension a rapidement fait grimper la valeur des terrains qui la longent, poussant les propriétaires à vendre. Progressivement remplacés par les condominiums et les concessionnaires automobiles, les logements d’origine sont de moins en moins visibles. Quant aux occupants qui ont refusé de s’installer dans les immeubles, ils ont été repoussés vers de nouveaux quartiers périphériques.

La communauté déplacée de Phaya Thaï 

La communauté Boon Rom Sai, logée le long des voies ferrées dans le quartier de Phaya Thaï, est directement touchée par ces projets de développement. P'Ti, le leader désigné du groupe, explique : « En 2019, on nous a annoncé qu’un projet de train à grande vitesse allait relier les trois grands aéroports de Thaïlande. Comme notre communauté se situe sur le terrain de la société des chemins de fer thaïs (SRT), ils nous ont dit qu’on devrait partir. » C’est le début du bras de fer. D’un côté, quelques centaines de foyers pauvres, installés informellement sur un territoire pour lequel ils ne détiennent pas de titre de propriété, mais qu’ils ont fait leur. De l’autre, l’administration de la métropole de Bangkok et la SRT, représentée par le gouverneur de la société ferroviaire de l’époque, Nirut Maneephan.

P'Ti nous conduit au travers des maisons temporaires de Boon Rom Sai, celles qui remplacent leurs habitations détruites. L’une est faite de tôle peinte en rose, rouge et gris. À l’intérieur, des banderoles et des images imprimées documentent leur lutte pour obtenir des conditions de déplacement décentes : sit-in, manifestations, visite du gouverneur en 2022. Le chef raconte aussi les pressions : « Un jour, des policiers accompagnés d’employés de la société de chemin de fer sont venus toquer à chaque maison. Ils ont dit que les habitants allaient être arrêtés, et qu’ils devraient payer rétroactivement pour les années d’occupation du terrain. Des sommes de plusieurs centaines de milliers de bahts. »

Face à ces pressions, beaucoup sont partis d’eux-mêmes. Les autres ont obtenu la location d’un terrain sur lequel ils pourront construire des maisons à eux, une opportunité qui leur ouvrira des droits qu’ils n’avaient pas auparavant, comme un accès à l’eau courante, à l’électricité et à des prestations sociales. Bien plus durable que les 5 000 bahts (soit environ 131 euros) de dédommagement initialement proposés. Pour P'Ti, cette victoire est en partie due à une évolution du regard extérieur sur leur communauté : « On ne nous comprenait pas. On nous attaquait, nous disait que nous n’avions pas à être ici. Alors nous avons mis en avant nos métiers, pour montrer que nous sommes ceux qui nourrissent et rendent service à la ville. Chez nous, il y a les femmes au foyer, les agents de sécurité, les chauffeurs de moto-taxi, les vendeurs de riz gluant, de porc grillé et de salade de papaye. Les gens de ce quartier n’ont-ils jamais mangé ce que nous produisons ? »

À Khlong Toei, le marché qui fait vivre la ville

Il est 6 h et les moines viennent récolter l’aumône comme tous les matins. À leur arrivée, Mae Anong attrape un sac en plastique, le remplit d'un peu tout ce qu'elle a sur son standI : des sachets de soupes, de riz et de légumes. Puis le dépose dans l’urne en métal du jeune homme habillé en étoffe safran en se prosternant en avant. Quelques secondes plus tard, elle se redresse et le moine continue sa route pieds nus. Nous la questionnons : « J'en vois passer dix le matin », s'amuse-t-elle.

Cela fait trente ans qu’elle est installée dans cette échoppe de rue qui ne vend que des plats végétariens. Comme tous les restaurateurs de la ville, elle se fournit au marché de Khlong Toei, le plus grand marché de gros de la capitale. Relié au port industriel qui donne sur le Chao Phraya, la « Rivière des rois », il se situe au centre du plus grand bidonville d’Asie du Sud-Est. Depuis les années 1950, des milliers d’exilés ruraux et de Birmans viennent s’y installer, attirés par la demande de main-d’œuvre. Aujourd’hui, les 12 km² accueillent près de 120 000 personnes en situation précaire, qui sont indispensables au fonctionnement de la cité.
 

Les camions venus du port déchargent des caisses et des caisses de nourriture dès 3 h du matin. Sur les étals, une dizaine d'employés éviscèrent des poulets à mains nues et écaillent des poissons entiers en quelques secondes. Malgré l'heure matinale, l'ambiance est, à ce qu’il nous semble, faite de blagues entrecoupées de coups de machette sur les planches de bois.

Sur le sol, le sang se mélange à la graisse. Une mixture glissante qui ne dérange pas le monde qui s'affaire autour de nous. Les grossistes vendent à bon prix, les acheteurs négocient au meilleur. Les porteurs fendent la foule en tractant leur charrette sur le dos. De la bidoche à la poiscaille, des légumes aux fruits exotiques, du piment aux bidons de sauce de poisson fermenté… on trouve de tout. Khlong Toei est un ventre, il ingère et fait subsister toute la ville, sans lui personne ne mange. Notamment ceux que l'on voit pointer le bout de leur nez aux alentours de 6 h : les travailleurs. En costume de bureau ou en combinaison de chantier, ils viennent acheter leur gamelle du midi et prennent un petit déjeuner sur le pouce.

Khao San Road, la rue des touristes

En nous engageant sur Khao San Road, nous sommes interpellées par un jeune homme tenant une pancarte : un joint acheté, un joint offert. Une offre alléchante qui n’est dépénalisée que depuis 2022, une astuce du gouvernement pour relancer le tourisme après le Covid-19 qui a fait un gros trou dans l’économie thaïlandaise. Cette opportunité est devenue un véritable business florissant dans ce spot incontournable. Image épileptique de la nuit touristique bangkokoise, la rue est un enchaînement de boîtes de nuit, de magasins attrape-touristes sur une centaine de mètres.

Une flopée d’étrangers se balancent  en se tenant par les épaules. Tous chantent à l'unisson Let it be des Beatles, devant un groupe de musiciens reprenant des classiques rock. Une trace des années 1970, où la Thaïlande accueillait les permissions des soldats américains au moment de la guerre du Vietnam.

Plus on s’enfonce dans cette artère de néons fluo, de strass et de fond de teint dégoulinant, plus nous comprenons qu'ici rien ne semble impossible pour satisfaire les envies des étrangers. Entre un salon de massage thaïlandais à la chaîne et un food truck de pad thaï, un stand de tir propose de choisir entre une AK-47 ou un Glock pour trouer la tête de HunINSECSen, le Premier ministre cambodgien. « C’est parce que nous sommes en guerre contre eux », justifie avec un grand sourire Kaï, le tenancier du stand. « J’aurais pu mettre aussi Trump, mais ça aurait réduit ma clientèle. » Quelques mètres plus loin, un homme nous invite à un ping-pong show. Nous qui croyions que c'était un mythe. Il existe donc vraiment des gens qui paient pour voir des prostituées lancer des balles de ping-pong avec leur sexe ? Dans cette ambiance permissive, beaucoup de touristes dépassent les bornes.

Au quartier royal, tout le monde se tient à carreau

À quelques rues de là, il y a bien un endroit où il faut se tenir à carreaux. L'un de nos camarade en a payé le prix : 2 500 bahts (ou 65 euros) pour avoir allumé une cigarette sur l'avenue Ratchadamnoen, inspirée directement de l’architecture des Champs-Élysées. Ce large boulevard de cinq voies où défilent voitures, bus et scooters est agrémenté de portraits royaux tous les 50 m. Elle est coupée en deux par le monument pour la démocratie, un édifice qui rend hommage au coup d'État de 1932 qui a installé la monarchie constitutionnelle, toujours au pouvoir, et aux forces armées qui l’ont soutenu. Il est aussi devenu un lieu emblématique de manifestation : en 2021, il a été recouvert d’un drap rouge lors des rassemblements pour l’abolition du crime de lèse-majesté. En poursuivant, on passe devant notre hôtel, le Royal Rattanakosin, ancien nom du royaume de Siam. Adossés aux murs jaunes du bâtiment, huit sans-abris tentent de se protéger de la chaleur. Dix minutes plus tard, le trottoir est désert. Au même moment, trois hommes en uniforme passent.

Enfin, on débouche sur la ligne droite menant au palais, bordé par la Cour suprême et par le ministère de la Défense. Sur ce dernier kilomètre, le vide : aucun chariot déambulant pour proposer boissons ou brochettes. Pas de vie dans la rue, en dehors de rares groupes de touristes et des tuk-tuks qui attendent des clients. On retrouve les marchands sur les trottoirs, le long du canal derrière Ratchadamnoen. Noi, 58 ans, en fait partie. Sur une table, il vend batteries portables, coupe-ongles et médaillons de Bouddha. Comme de nombreux vendeurs informels, il est de plus en plus ciblé par les politiques de « nettoyage de rue » : « Avant je vendais dans un autre marché de Bangkok mais aujourd’hui ce n’est plus autorisé, alors je suis venu ici. » Autour, d’autres commerçants profitent du calme pour faire une sieste. « Certains habitent trop loin pour faire l’aller-retour tous les jours, raconte le Bangkokois, alors ils dorment ici, prennent une douche le matin puis retournent travailler. »
On les retrouve à la nuit tombée sur les bords du canal, entre les groupes de jeunes venus boire quelques bières, les stands de massage improvisés et les pêcheurs silencieux. Tous profitent de la fraîcheur (relative, sous 29 degrés) et d’un peu de tranquillité, enfin.

Mahault de Fontainieu, Gaïa Herbelin et Nutwaree Titwattanasakul

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