Bangkok cherche à multiplier ses espaces verts, outils efficaces pour atténuer les conséquences du réchauffement climatique. Ils contribuent également à la gentrification. Selon Kim Irvine, professeur à la faculté d’architecture et de planification de l’université Thammasat, la capitale thaïlandaise fait face à un important défi d’urbanisme.
De plus en plus verte. En août 2025, Bangkok revendique 9 234 espaces verts, ce qui équivaut à 8,1 m² par personne. C’est mieux que les 6,7 m² disponibles en 2021 pour chacun des 11 millions d'habitants de l’agglomération. Mais c’est moins que les 9 m² que recommande l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) et que les 12 m² disponibles en moyenne dans les grands centres urbains français, selon l’Insee. Un problème, d’autant que, selon un rapport de l’Asean (Association des nations d'Asie du Sud-Est), elle sera la ville la plus chaude d’Asie du Sud-Est en 2050 avec une température moyenne annuelle estimée à 38,1°C.
La politique de verdissement de la ville se fait parfois au détriment des populations : le bidonville de Rong Poon a été détruit et sa population déplacée pour laisser place au parc Pathumwananurak, ouvert en 2023. Kim Irvine, professeur à la faculté d’architecture et de planification de l’université Thammasat et spécialiste de l’adaptation des milieux urbains au changement climatique, rappelle la complexité de la question.
Pourquoi Bangkok se verdit-elle ?
Kim Irvine : Les parcs offrent de multiples avantages, qu’on appelle des services écosystémiques. En premier lieu, ils rafraîchissent la ville. Par exemple, à l’intérieur du parc de Benjakitti, il fait deux à trois degrés de moins que dans les alentours. Deuxièmement, les parcs améliorent la qualité de l’air : les concentrations de PM2,5 [des microparticules nocives provenant des pots d'échappement, ndlr] dans les parcs de Bangkok sont nettement inférieures à celles des zones urbaines environnantes : nous n’avons pas encore quantifié précisément mais une étude est en cours dans ce même parc. Et puis les espaces verts réduisent aussi les inondations, améliorent la qualité de l'eau en la filtrant par les sols et deviennent un refuge pour la biodiversité. Ils sont également utiles à la séquestration du carbone, c'est-à-dire qu’ils compensent une partie des émissions de CO2.
Est-ce une solution miracle ?
K.I. : Les espaces verts ne sont pas une panacée. Toutes les mesures de lutte contre le réchauffement climatique et ses conséquences doivent aller de pair.
D’autant qu’il faut penser leur conception de manière complexe. Il ne s’agit pas de dire simplement : « mettons une pelouse là ». Certes, cela aidera, mais il y a de nombreux aspects à prendre en compte pour en améliorer les performances environnementales. Si on y ajoute des zones humides, l’espace sera plus efficace pour stocker de l'eau et aura une meilleure capacité d'épuration, mais sera plus coûteux. Il faut planifier tout cela par une approche multidisciplinaire.
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Ces espaces profitent-ils à tous les Bangkokiens de la même manière ?
K.I. : De nombreuses études ont démontré que les logements situés à proximité d'espaces verts se vendent à un prix plus élevé, compliquant l’accès des classes populaires à ce voisinage. À Bangkok, la situation est plus complexe. Dans le quartier du parc de Benjakitti, des appartements de très haut standing côtoient des logements informels.

Kim Irvine est professeur à l'université Thamassat. © Titouan Catel--Daronnat
Les inégalités se retrouvent dans l’usage. Les personnes aux revenus élevés ont davantage de temps pour aller au parc, une activité qui n’est pas prioritaire pour les communautés précaires.
D'un point de vue environnemental, aménager des zones humides ou planter des arbres dans un lotissement aisé restent des solutions durables même si elles ne sont destinées qu’aux riches, car les services écosystémiques restent les mêmes. Mais d’un point de vue social, nous ne pouvons pas nous limiter aux classes aisées. On doit s'efforcer de répartir équitablement tous les bénéfices environnementaux des espaces verts au sein de la ville.
Une solution consiste à consulter et à impliquer le plus possible toutes les communautés dans leur conception, pour répondre au mieux à leurs besoins. Certains quartiers précaires voudront peut-être un potager communautaire, et donc si vous pouvez présenter votre projet d’espace vert en disant « nous allons aussi aménager des jardins communautaires ici et cela vous permettra à tous d’avoir des parcelles pour cultiver différentes choses », vous donnez un avantage pour les personnes à faibles revenus, qui utiliseront l’espace.
Il y aura toujours une tension entre les parties prenantes. Il faut donc négocier avec tout le monde de façon à créer un environnement urbain sain.
Titouan Catel--Daronnat