Vous êtes ici

Paramee Waichongcharoen, femme transgenre, a été députée du Parti du peuple jusqu'aux dernières élections législatives thaïlandaises. Longtemps enseignante, elle combat désormais pour l'accès à l'égalité des droits, en particulier concernant la communauté LGBTQIA+. Interview.

Pour l'ex-députée Paramee Waichongcharoen, c'est sur l’école, qui reflète encore les normes conservatrices de la société thaïlandaise, qu'il faut appuyer pour une meilleure prise en compte des droits LGBTQIA+. © Zoé Fraslin

En 2025, la Thaïlande devenait le premier pays d’Asie à légaliser le mariage homosexuel. Cette année, elle est en course pour accueillir la WorldPride 2030. Vu d’Occident, cette avancée peut sembler tardive pour un pays perçu comme un refuge pour les communautés queers. L'image est nourrie par l’imaginaire entourant les « Kathoey ». Ce concept séculaire en Asie du Sud-Est, présent dans les milieux ruraux comme urbains, englobe aussi bien les femmes transgenres, les hommes androgynes qu'un troisième genre à part entière. Mais entre visibilité et égalité, le fossé reste profond : le changement de genre à l’état civil demeure interdit et les discriminations persistent dans l’accès à l’éducation, aux soins ou à l’emploi. 
Jusqu’aux dernières législatives, Paramee Waichongcharoen siégeait au Parlement sous les couleurs du Parti du peuple. Ex-enseignante de 51 ans devenue conseillère du vice-ministre de l’Éducation, cette femme transgenre consacre aujourd’hui son combat aux droits de l’enfant et aux droits humains, avec une ambition : faire entrer une meilleure compréhension de la diversité des genres dans les écoles thaïlandaises.

À quoi ressemble l’enfance d’une femme transgenre en Thaïlande ?
Il y a une trentaine d’années, lorsque j’étais encore une jeune fille, la société thaïlandaise acceptait très difficilement les personnes LGBTQ+. Dans de nombreuses familles, cela provoque des pressions, parfois des violences. Chez moi, les choses se sont exprimées autrement. Ma famille considérait que ma « différence » pouvait être compensée par la réussite scolaire. Mon père insistait sans relâche pour que je sois une élève exemplaire, et je me suis appliquée à répondre à ses attentes. Après mon diplôme, les tensions liées à mon identité se sont atténuées et j’ai été mieux acceptée.
Avec le recul, je comprends que ce parcours n’a rien d’un modèle enviable pour les personnes queers. J’ai suivi toutes les règles que la société nous impose : exceller à l’école, réussir professionnellement, prendre soin de ses parents, correspondre aux standards de beauté. Comme si nous devions constamment prouver que nous sommes meilleures que les autres pour mériter le droit d’être acceptées. Cette exigence injuste révèle le regard biaisé que la société thaïlandaise porte encore sur les personnes LGBTQ+. Il faudrait être exceptionnel pour faire oublier ce que certains considèrent comme un « défaut ». Or, nous ne devrions pas avoir à compenser notre identité. C’est cette logique même qui est inacceptable.

Quelle place l’école thaïlandaise accorde-t-elle aux jeunes transgenres ?
L’école reflète encore les normes conservatrices de la société thaïlandaise. Aujourd’hui, les élèves transgenres peuvent parfois se maquiller ou porter les cheveux longs, mais ils restent obligés de porter l’uniforme correspondant à leur genre de naissance. Leur identité est donc seulement tolérée, jamais pleinement reconnue. C’est sur ces questions que je travaille actuellement avec le ministère de l’Éducation. Il est urgent de mettre fin au harcèlement et aux violences – qu’elles soient physiques, verbales ou sexuelles – dont sont victimes de nombreux élèves, quel que soit leur genre. 
Cela pourrait aussi passer par des cours sur le genre et la sexualité qui obligerait la société à réfléchir à des questions essentielles : qu’est-ce que le sexe assigné à la naissance ? Qu’est-ce que l’identité de genre ? Quels droits doivent être garantis à chacun ? Et surtout, comment traiter toutes les personnes de manière juste et équitable, quelle que soit leur identité ?

À lire aussi : Les cheveux, outil de protestation de la jeunesse thaïlandaise

Comment expliquer le contraste entre l’image de la Thaïlande comme « paradis queer » et la réalité vécue ?
En Thaïlande, le nombre de personnes LGBTQ+ et en particulier de personnes transgenres, peut laisser à penser aux Occidentaux que c’est un « paradis » pour les queers. Mais il s’agit de la partie émergée de l’iceberg.
Personnellement, j'entends encore des gens plaisanter en se demandant si j’utilise les toilettes des hommes ou celles des femmes. C'est impoli, je passe outre, mais je sais que je ne suis pas à plaindre. Pour les autres femmes trans, le principal problème réside dans la recherche d’un emploi et l’acceptation au travail, ainsi que dans la difficulté à progresser dans leur carrière. 
Il y a quelques mois au Parlement, nous avons voulu faire passer une loi pour permettre aux personnes transgenres de choisir leur titre de civilité, mais la majorité des députés ont voté contre. Je pense que la société thaïlandaise ne considère pas tout le monde comme égal. Et la communauté LGBTQ+ n’est pas la seule oppressée. 

Est-ce que vous voyez les choses changer ?
Pas avant de nombreuses années. La société thaïlandaise reste profondément marquée par une culture autoritaire et conservatrice, enracinée dans les mentalités à cause de la dictature. En Thaïlande, on entend souvent dire que les droits humains seraient une invention occidentale. Mais je crois que les droits humains ne sont ni occidentaux ni thaïlandais : ils sont universels. Ils relèvent avant tout de la dignité et de l’humanité de chacun. Il en va de même pour la démocratie. Elle ne devrait pas être perçue comme un modèle importé de l’Occident, mais comme un principe fondamental qui appartient à tous les humains. 

Zoé Fraslin

Phatsnicha Thudsuriyawong

Imprimer la page