Face à la pollution du fleuve Chao Phraya, le temple Wat Chak Daeng, dans la banlieue sud-est de Bangkok, transforme chaque année des tonnes de déchets plastiques en robes pour moines. Une initiative à la fois écologique et spirituelle.
Chaque année, le fleuve Chao Phraya rejette environ 385 tonnes de plastique dans l’océan, selon la carte de l’ONG The Ocean Cleanup. À Bangkok, des sachets, des bouteilles, des pailles dérivent entre les bateaux, se coincent dans les arbres et s'accumulent autour des pilotis. Sur la rive est du fleuve, dans la banlieue de Bangkok (Samut Prakan), un immense container flottant surnommé « Hippo » est amarré derrière le temple Wat Chak Daeng. Chaque jour, il récupère le plastique à la dérive : des barrières flottantes guident les déchets vers le bateau, où un tapis roulant les extrait de l’eau avant de les stocker dans une benne intégrée. Ces ordures viennent ensuite nourrir un projet à la fois religieux et durable.
À Wat Chak Daeng, depuis 2019, les 40 tonnes de déchets plastiques récupérés par an sont recyclées pour fabriquer les robes des moines. Un projet né « d’un enseignement bouddhique : “Pamsukula”, qui peut se traduire par des vêtements confectionnés à partir de tissus abandonnés ou jetés », explique Phra Maha Pranom Dhammalangkaro, l’abbé du temple à l’initiative du projet. « Même le Bouddha, lors de sa deuxième année après son éveil, récupérait des tissus au rebut dans les ordures afin de les laver, les teindre et les transformer en robe. »
« Si l’extérieur est nettoyé, notre intérieur est en paix »
Au fond du temple, derrière les bâtiments religieux, une déchetterie entourée d’arbres accueille les sacs-poubelles remplis de bouteilles, bouchons, verres apportés par les habitants ou repêchés dans le fleuve. Les déchets y sont triés, broyés en petits morceaux ou compactés en grands blocs, avant d’être envoyés dans une usine qui les transforme ensuite en fibres textiles et en rouleaux de tissus. Pour un meilleur confort, le plastique est mixé à 40 % de coton. Ces toiles reviennent ensuite au temple, où des couturières bénévoles confectionnent, sept heures par jour, les robes monastiques couleur safran dans le bruit continu des machines à coudre. Chaque année, leur vente rapporte entre 400 000 à 500 000 bahts (10 560 à 13 200 euros). Ces recettes viennent couvrir les frais de main-d’œuvre et les coûts des matières premières.
Pour les moines du temple, la protection de l’environnement s’inscrit pleinement dans la pratique bouddhique du respect du vivant. Dans le Vinaya – les règles monastiques bouddhiques – les religieux ont le devoir de nettoyer et d’entretenir leur environnement. « On dit que si l’extérieur est nettoyé, notre intérieur est en paix. Si tu le fais avec sincérité, tu reçois cinq bienfaits : être apprécié des autres, la paix intérieure, l'esprit clair, la sagesse et la méditation », récite Phra Maha Pranom Dhammalangkaro.
Le lien entre bouddhisme et écologie s’inscrit dans un courant plus large, parfois désigné par le terme « Éco-Sattva ». Le mot associe « écologie » et « sattva », qui désigne dans la religion une personne engagée dans le bien-être de tous les vivants. Cette approche repose sur un principe : l’interdépendance entre les humains et leur environnement. « Dans les sociétés fondées sur le christianisme, on vous apprend que Dieu a créé les humains et que le monde leur est destiné. Il y a donc cette idée que la nature est une ressource à exploiter. Au contraire, dans le bouddhisme, il ne s’agit pas de dominer la nature, mais de s’y adapter », explique Nuttavikhom Phanthuwongpakdee, chercheur en géographie et sociologie et maître de conférences en étude de développement de l'Université Thammasat.
Au fil des années, le temple a sensibilisé les habitants du district, au départ réticents, à travers des cours de tri et des partenariats avec des écoles. « Aujourd’hui, 80 % de la communauté participe au projet », affirme Phra Maha Pranom Dhammalangkaro. Wandyee, l’une des couturières, a elle aussi choisi de le rejoindre, attirée par sa démarche, mais aussi parce que son quartier est fortement touché par les déchets plastiques. « Je vois des sacs et des bouteilles partout près des maisons. Ici, j’ai l’impression de pouvoir faire quelque chose d’utile pour l’environnement. » Pour autant, chaque année des tonnes de plastiques continuent de flotter dans les canaux et de joncher dans les rues de Bangkok.
Camille Carvalho