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Les provinces de l’agglomération de Bangkok plongent inexorablement dans le golfe de Thaïlande. En cause, des politiques publiques centrées sur la capitale au détriment des zones côtières. Les habitants n’ont pas d’autre choix que de s’adapter par eux-mêmes.

Tawin Kengsamut a dû déménager trois fois de chez lui à cause des inondations. © Lucie Porquet

Tawin Kengsamut, 66 ans, assis sur un hamac dans son jardin, pointe du doigt l’horizon : « Les vagues se sont écrasées dans les maisons et ont tout emporté avec elle. » Il avait à peine six ans lorsqu’une partie de son village, Ban Khun Samut Chin, a été engloutie. Située dans la province de Samut Prakan, dans le sud de la métropole de Bangkok, cette communauté vit au rythme de l’eau qui l’avale. Depuis 1960, année après année, le village recule.

Le temple Wat Khun Samutrawat en est le témoin. En 1974, il se trouvait dans les terres, au milieu des habitations. Aujourd’hui, la pagode et quelques bâtiments sont cantonnés à un îlot, entouré par les eaux du golfe de Thaïlande. Le seul accès : une passerelle ombragée en béton longue de 250 m relie le temple au continent. Au loin, près des poteaux électriques qui sortent la tête de l’eau, était située l’école de Tawin Kengsamut. En cinquante ans, ce sont 2 km² du village qui ont disparu.

Du temple aux habitations, il faut emprunter un réseau de ponts en bois, étroits et branlants, érigés au-dessus des mangroves. À marée haute, l’eau de mer s’engouffre au milieu des racines des arbres et des pilotis supportant les maisons.

Partir ou s’adapter

Tawin Kengsamut a dû déménager trois fois, à cause des tempêtes et des inondations. Sa précédente maison, faite de bois et de feuilles, a été ravagée en 1997 par la tempête tropicale Linda, qui a fait 164 morts en Thaïlande. Celle dans laquelle il habite désormais a été construite en béton et en hauteur, pour être plus résistante. Malgré tout, lors des inondations dévastatrices de 2011, il a dû se réfugier plusieurs mois sur le toit avec sa famille, à attendre la décrue.

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La famille Kengsamut habite le village depuis cinq générations. Wisanu Kengsamut, le neveu de Tawin, en est le chef. Une position occupée avant lui par sa mère et son grand-père. Il habite à l’extrémité nord de Ban Khun Samut Chin, à l’intérieur des terres. Au rez-de-chaussée de sa maison, il a installé un musée miniature à la mémoire du lieu. Des photos satellites en grand format, placardées au mur, montrent le littoral atrophié. Depuis son enfance, Wisanu Kengsamut est témoin de l’affaiblissement progressif de sa communauté. « Certains sont partis parce qu’ils ne supportaient plus les inondations saisonnières. D’autres se battent parce qu’ils sont nés ici et qu'ils ne veulent pas quitter la communauté », témoigne-t-il.

Ils ne sont aujourd’hui plus que 300 à vivre à Ban Khun Samut Chin alors qu’ils étaient près de 700 en 1974. Ceux qui sont restés l’ont fait au prix de nombreux déménagements. « J’ai changé sept fois de maison et celle où je vis actuellement risque de mourir bientôt », redoute Thong Yoo Chiasamran, installée dans le village depuis 1980 avec son compagnon. Assise derrière son étal, au marché, la femme de 62 ans vend des crevettes, des moules et autres crustacés, pêchés par son fils dans les fermes d’aquaculture face à sa maison. Malgré les tempêtes et les inondations, elle refuse de quitter cet endroit où elle a construit sa vie. « Ici, c’est calme, il y a des arbres, la nature. Ce n’est pas comme Bangkok. »

Depuis la passerelle qui mène au temple, on peut contempler l'endroit où se tenait le village désormais englouti, dont on ne voit plus que les poteaux électriques. © Laura Perrusson

L’affaissement du sol se conjugue au passé

La montée des eaux à cause du réchauffement climatique et l’affaissement des sols provoqué par le pompage d’eaux souterraines présagent un avenir morose pour la province.

Thanawat Bremard est chercheur associé en sciences sociales à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec). Il a notamment travaillé sur la subsidence – le terme scientifique pour désigner l’affaissement – dans la région métropolitaine de la capitale thaïlandaise. Il déplore que « dans le discours officiel, l’affaissement à Bangkok est présenté comme quelque chose de résolu, un problème du passé ». Dans un article scientifique sur les contrôles de la subsidence par les agences gouvernementales, il dévoile qu’aucun relevé n’a été effectué dans la capitale entre 2016 et 2022. En 2020, une demande interne de financements pour relancer la surveillance a même été rejetée par la direction du Département des ressources en eaux souterraines.

L’affaissement de Bangkok a pourtant été identifié par les pouvoirs publics à la fin des années 1960, après que la ville s’est enfoncée de 30 à 80 cm en trente ans. Le phénomène a rapidement été attribué à un pompage massif des industries dans les nappes phréatiques. Grâce à un durcissement des lois autour de l’utilisation des eaux souterraines dans les années 1990 et 2000, Bangkok s’est en partie redressée.

Une étude de l’université japonaise Tohoku publiée en 2024 souligne que la ville s’élève désormais d’1 cm par an. Les objectifs sont atteints sur le papier, sauf que cette moyenne ne révèle pas les disparités entre quartiers. Et encore moins le fait que, sur la côte du golfe de Thaïlande, Samut Prakan connaît l’effet inverse : la province s’enfonce de 2 à 7 cm par an selon les zones, d’après plusieurs études. Pour cause, « les industries ont été délocalisées dans les provinces voisines de Bangkok », explique Thanawat Bremard.

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Samut Prakan est désormais l'une des provinces les plus industrialisées du pays, avec, entre autres, des dizaines d’usines agro-alimentaires, de métallurgie ou encore d’assemblage de composants électroniques. Depuis 2006, elle accueille aussi l’aéroport international de Bangkok-Suvarnabhumi. Si les entreprises doivent s’approvisionner en priorité en eaux de surface, dans les faits, elles sont nombreuses à bénéficier de dérogations pour puiser dans les nappes de la zone. Entre 2015 et 2019, la consommation d’eau souterraine des industries de Samut Prakan était trois fois supérieure à celle des habitants.

Par ailleurs, les chercheurs de l’université Tohoku désignent l’aquaculture comme facteur aggravant de la subsidence, les eaux de mer nécessitant d’être diluées avec des eaux souterraines pour équilibrer la salinité. La création des piscines d’élevage entraîne également la destruction des barrières protectrices que sont les forêts de mangrove.

Wisanu Kengsamut, le chef de Ban Khun Samut Chin est conscient des risques. « Mais l’aquaculture, c’est une question de survie pour le village. »

Une ferme d'aquaculture à Ban Khun Samut Chin. © Lucie Porquet

« On ne peut pas leur faire confiance »

Wisanu Kengsamut estime surtout que c’est au gouvernement de trouver des solutions à l’affaissement et à la montée des eaux. Seulement, « la priorité est concentrée sur Bangkok elle-même et moins sur les provinces avoisinantes », analyse le chercheur Thanawat Bremard. La seule aide offerte aux locaux est une compensation financière en cas de destruction de leur maison par les inondations. Mais elle ne couvre que le coût des matériaux de construction. Elle peut aller jusqu’à 50 000 bahts (1 300 euros) selon le chef du village, mais cela dépend du coût total des dégâts matériels. Par exemple, pour sa dernière maison, Thong Yoo a reçu entre 1 000 à 2 000 bahts (25 à 50 euros). 

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À 25 minutes au nord, au marché de l'embarcadère de Phra Samut Chedi en amont de l’estuaire du Chao Phraya, une méfiance s’est aussi installée envers les responsables politiques. « Des représentants du gouvernement sont venus nous voir après une inondation. Mais on ne peut pas leur faire confiance. En réalité, ils ne font rien pour les empêcher », accuse Ding. L’homme, âgé de 56 ans, vend des chaussures et des vêtements depuis dix ans sur le marché, avec son épouse Ann. Pour s’informer sur les crues, les quinquagénaires préfèrent consulter une page Facebook tenue par des membres de leur communauté.

Le couple s’est habitué à vivre avec l’eau une grande partie de l’année. D’octobre à décembre, elle monte en journée ; de juin à août, la nuit. Quand l’eau est si haute que les routes ne sont plus visibles, « on doit mettre nos marchandises en hauteur et rester chez nous », explique-t-il. Le manque à gagner pendant ces quelques heures de fermeture de la boutique est important. Durant ces périodes, le couple vit sur ses économies.

À l’est du Chao Phraya, dans la communauté de Mueang Ek Village, qui donne sur le golfe de Thaïlande, la lutte contre les éléments repose aussi sur l’entraide. Les habitants ont érigé une barrière anti-inondation en bordure des villages alentour. Paschamon Visiyakunanart, un responsable de cette communauté, souligne l’efficacité de cette solution faite maison. « L’année dernière, une crue a submergé trois villages voisins, mais grâce à notre barrage, nous avons été épargnés. »

Contacté, le Département des ressources en eaux souterraines n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Camille Carvalho

Natnicha Kongmuang

Laura Perrusson

Lucie Porquet

Des solutions qui coûtent des millions

Des ingénieurs mandatés par le gouvernement étudient des méga-projets pour sauver Bangkok de la montée des eaux causée par le réchauffement climatique. Un premier consiste à repousser le rivage, à la manière de ce qui a été fait aux Pays-Bas. Un autre prévoit de surélever les routes à Bangkok et de construire des vannes sur les fleuves et canaux pour empêcher les eaux de remonter depuis la mer. Une sorte de ligne de défense pour la capitale qui se ferait au prix des habitations situées dans les zones côtières. Le troisième projet, porté par le Parti pour les Thaïlandais (centre-droit), au pouvoir entre 2023 et 2025, consisterait à fermer le golfe de Thaïlande en construisant neuf îles artificielles à un kilomètre de la côte, reliées entre elles par des digues. « C’est ce qu’on appelle du techno-solutionnisme, juge le chercheur Thanawat Bremard. Plutôt que de faire de notre mieux pour prévenir les causes du réchauffement climatique ou de la subsidence, on cherche à corriger le problème par des infrastructures en dur et du béton. »

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