Connue pour la boxe pied-poing, la Thaïlande se distingue aussi en pétanque et accueillera les Mondiaux en novembre. Dans le quartier de Bonkai, chaque soir, les regards sont fixés sur le cochonnet.
Un tintement métallique reconnaissable entre mille, une bande de potes la bière à la main et la clope au bec, un tableau de score allant jusqu’à 13 : il ne manque que le bruit des cigales. Cette partie de pétanque ne se joue pas en Provence, elle se dispute dans le centre-ville de Bangkok. À deux pas des gratte-ciel luxuriants du complexe One Bangkok, dans le quartier de Bonkai, se cache un boulodrome autogéré par les habitants du logement mitoyen.
Les deux pieds à l’intérieur d’un pneu de vélo crevé qui fait office de cercle, Noo se prépare à tirer la boule de son adversaire, trop proche du cochonnet. Le regard fixe, le poignet à 90 degrés, les genoux légèrement fléchis. Ses deux premières passent à côté, laissant une trace sur le terrain de gravier. L'équipe adverse souffle. La troisième tape dans le mille, elle envoie paître celle de l’opposant à l’autre bout du terrain. « Noo est le meilleur, son lancé est très précis », commente Serm, 75 ans, depuis le banc, offert par la maison de retraite à quelques mètres d’ici.
Sans compter les milliers de joueurs amateurs comme Noo, la Thaïlande compte entre 30 000 et 40 000 boulistes inscrits auprès de la fédération nationale. Bien que l’écart avec les 302 000 Français licenciés soit de taille, la Thaïlande demeure tout de même le deuxième plus grand pays de pétanque. Si la présence des sphères métalliques s’explique facilement au Vietnam ou au Cambodge, deux anciennes colonies françaises, sa popularité au « pays du sourire » interpelle davantage. La légende populaire raconte que le sport a été importé par la reine-mère Srinagarindra après que celle-ci a élu domicile en Suisse dans les années 1930 et 1940.

Le boulodrome de Bonkai existe depuis une vingtaine d'années. © Titouan Catel–Daronnat
Un terrain pour les plus précaires
Le terrain de Bonkai a été construit par un joueur professionnel qui habitait la résidence, il y a une vingtaine d'années. Il est délimité par des cordes et des anciennes pancartes de sponsors utilisées pendant les compétitions amatrices organisées deux fois par an. Chaise de bureau abîmée, fauteuil en osier, glacière portable : chaque membre de la communauté apporte une pierre à l’édifice pour faire vivre ce lieu. Le terrain est rempli chaque soir, les enfants ont le droit de jouer jusqu’à 22 h, parfois 23 h. La grande majorité est issue du quartier, certains viennent d’un terrain voisin. À Bangkok, il existe une vingtaine de boulodromes, souvent situés dans les parcs ou les campus.
Une dizaine d’hommes et une femme se retrouvent ce soir à Bonkai. Quand Serm ne joue pas, il aime assister au spectacle : « Je peux voir mes amis, ça me détend. Puis c’est très divertissant ! On aime bien boire aussi », avoue-t-il, assis à côté des bouteilles vides.

Deux fois par an, les boulistes de Bonkai organisent un tournoi amateur. © Titouan Catel–Daronnat
Dès l’arrivée du sport dans le pays, une organisation et un cadre professionnalisant ont été mis en place. « Ça a été une décision par le haut. Rama IX [père du monarque actuel, ndlr] a décrété que dans chaque province, il y aurait un comité bouliste », explique Claude Azéma, président de la Fédération internationale de pétanque et de jeu provençal (FIPJP). Réussir dans la pétanque peut ouvrir de belles portes en Thaïlande. Les pros peuvent trouver une sécurité de l’emploi dans la gendarmerie ou l’armée, avec des emplois du temps aménagés pour qu’ils puissent continuer. Un modèle que l’on retrouve également en France avec les skieurs professionnels et la douane. La pétanque est un sport à faible coût, et donc accessible à tous. Les joueurs d’un certain niveau pouvant également bénéficier de bourses universitaires, ce sport représente un tremplin pour les familles les plus précaires.
Poids lourd des compétitions internationales
Ce contexte a favorisé l’émergence de joueurs de haut niveau « dès les années 70 ». « Chez nous, en France, tout le monde joue à la pétanque un jour et se croit champion du monde. En Thaïlande, ils ont tout de suite compris qu’il fallait mettre une méthode en place, il fallait s’entraîner : ce qu’on fait en général pour les autres sports, ils l'ont fait d'emblée pour la pétanque », abonde Claude Azéma.
Si la France reste le pays le plus titré aux championnats du monde avec 57 premières places, la Thaïlande s’est aujourd’hui imposée sur la scène internationale « C’est une nation de qualité, les garçons sont dans le top 4 ou 5, les filles sont en tête. » Les Thaïlandaises dominent les championnats du monde avec huit médailles d’or sur 19 éditions dans la catégorie triplette. Même si elles sont aujourd’hui talonnées par le Vietnam, la relève se fait déjà remarquer. Kantaros Choochuay a seulement 20 ans, mais collectionne déjà trois titres de championne du monde, un en triplette, un en doublette et un en individuel. En novembre, la Thaïlande accueillera les Mondiaux de pétanque, l’occasion pour la bouliste de remettre son titre en jeu.
Dum n’a jamais fini à la première marche du podium lors des compétitions amatrices à Bonkai, mais il lui est arrivé de décrocher la deuxième place. L’homme de 57 ans vivait déjà au quatrième étage du bâtiment aux briques bleues délavées lorsque le terrain a pris vie. « Je traînais un peu autour. Je ne connaissais pas les règles, mais je regardais les joueurs », raconte le mécanicien, au milieu de son atelier fait d’une armature de barnum et de toiles, adjacent au terrain. Dix ans plus tard, il a pris le coup de poignet. Ce qu’il apprécie dans la pétanque, c’est l’unité qu’elle apporte dans le voisinage : « D’habitude à Bangkok, tout le monde vit dans l’individualisme. Ce sport nous rassemble, on se parle, explique-t-il, coupé par l’enthousiasme de ses amis, qui l'encouragent à venir jouer. Ce qui me rend heureux, c’est quand les enfants qui venaient jouer ici reviennent prendre des nouvelles des années plus tard. » Depuis le deuxième étage, entre les jeans et les serviettes étendues, un ado admire le spectacle, tenté de le rejoindre. « J’aime bien ce terrain comme il est, mais si on avait l’argent, j’aimerais bien y installer un toit rétractable et acheter de nouvelles boules », espère-t-il.
Quentin Baraja
Titouan Catel–Daronnat
Phatsnicha Thudsuriyawong