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Hausse du prix du carburant, destruction de la biodiversité marine, invasion du tilapia à menton noir : la pêche fait face à plusieurs défis en Thaïlande. Au sein de la province de Samut Sakhon, dans le sud-ouest de Bangkok, artisans de la mer et grandes entreprises subissent les crises actuelles de manière inégale. 

À Samut Sakhon, les moules - molusques épargnés par le tilapia - sont de plus en plus pêchées. © Anouk Seveno

Des coquilles de moules jonchent le sol d’une terrasse sur pilotis. Des filets de pêche tendus offrent un répit ombragé dans la chaleur moite parfumée à l’iode et au poisson. Le village de Moo Baan Pramong est situé au bord du canal Trong dans la province de Samut Sakhon, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Bangkok. Cette province, au cœur de l’industrie de la pêche, concentre sur quelques kilomètres villages de pêcheurs, marchés locaux et grosses industries de transformation de produits de la mer, telles que le géant de la conserve de thon Thai Union.

Pourtant, à Moo Baan Pramong, la vie des pêcheurs s’écoule au ralenti depuis quelques temps. Les prix de l’essence ont presque doublé à cause de la guerre au Moyen-Orient. « Lorsqu’on sort en mer, un voyage nous coûte environ 400 bahts (10 euros) par jour. Si on s'éloigne vers le large, on aura plus de poissons et plus de variétés, mais ça coûte cher », expose Rangsan Kaendaeng, un pêcheur du village, assis à côté d’un tas de paniers verts et bleus, tous vides. Il pêche depuis trente-cinq ans. Mais ces temps-ci, son long bateau en bois, comme beaucoup d’autres, reste souvent amarré.

Les acteurs du secteur ne sont pas égaux face à cette crise. Ocean Fishery, une entreprise d’import et export, s’occupe d’acheter des produits marins à l’étranger, notamment en Inde et au Pakistan, pour les revendre majoritairement en Thaïlande. Shahzil Yousuf, le responsable de développement commercial, explique qu’en raison de la crise du pétrole, son approvisionnement en fruits de mer a diminué de 20 % et le coût du fret maritime a pratiquement doublé. Pourtant, en augmentant ses prix, sa société continue à faire des bénéfices.

La pêche, pilier économique de l’agroalimentaire thaïlandais dont dépendent environ deux millions de personnes, représentait 2,3 du produit intérieur brut en 2023, soit 10 milliards d'euros. Aujourd’hui, 2 500 villages côtiers vivent encore de cette pratique ancestrale de l’ancien Siam.

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Les revers de la pêche intensive

En parallèle, depuis les années 1990, une pratique plus intensive de la pêche s’est développée, avec pour ambition de s’imposer sur la scène internationale. Soutenues par des subventions gouvernementales, de nombreuses entreprises ont connu un essor de leur activité. Le pays se spécialise alors dans la culture de crevettes et la transformation des produits marins en surgelés, en conserves ou encore en nourriture pour animaux. Trente ans plus tard, le pari est réussi. La Thaïlande se hisse dans le top 10 mondial en termes d’exportation de produits de la mer et devient l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Union européenne (UE) en y exportant en moyenne 39 000 tonnes de produits marins par an. Mais le secteur – et en première ligne les pêcheurs locaux – subit aujourd’hui le revers de ces années de surpêche et du manque de législation face aux pratiques illégales.

La pêche intensive a provoqué un appauvrissement des écosystèmes marins. Une étude de 2020 menée par le Département de la Pêche de Thaïlande met en avant cet effondrement des populations. En 1961, lorsqu’un pêcheur travaillait pendant une heure, il remontait 100 poissons dans ses filets, tandis qu’en 2014, sur la même durée, il n’en remontait plus que neuf. Taruwan Ngamchan, née dans le village il y a 52 ans, constate ce déclin depuis chez elle. « Avant, on avait des crevettes, des crabes, plein de choses. On pêchait d’ici, de la terrasse. C’était facile », raconte la vendeuse de moules, une espèce parmi les plus rentables aujourd’hui.

Faire face à la crise environnementale

Le pêcheur Rangsan Kaendaeng évoque également la pollution : « Les déchets charriés par les fleuves Tha Chin et Chao Phraya se déversent dans le golfe de Thaïlande, et les ordures provenant du canal affectent la qualité de l’eau », ce qui bouleverse la faune marine.

Rangsan Kaendaeng pêche depuis ses 15 ans. Au fil des années, il a observé la chute de la biodiversité dans le golfe de Thaïlande. © Eva Lelièvre

La capture de poissons juvéniles participe aussi au bouleversement de la biodiversité du golfe de Thaïlande, car les populations marines n’ont plus le temps de se reproduire. Pour lutter contre ce problème et protéger les poissons pendant leurs périodes de ponte, le gouvernement thaïlandais a établi des fermetures saisonnières lors desquelles la pêche de certaines espèces, dont le maquereau, est interdite. Les pêcheurs locaux, cantonnés aux zones côtières, subissent cet appauvrissement, et reviennent certains jours les filets vides. « Il y a trente ans, je pêchais au minimum 200 kg par jour, déplore avec nostalgie Rangsan Kaendaeng. Maintenant, c’est insignifiant : de mai à octobre, je pêche environ 500 kg. » De leur côté, les grosses entreprises disposent de moyens pour aller chercher le poisson plus loin.

« Ce poisson mange tout »  

Tacheté de noir sous la bouche, long de 20 cm, des écailles aux reflets dorés : à première vue, le tilapia à menton noir n’a pas l’air menaçant. Pourtant, originaire d’Afrique de l’Ouest, le tilapia se reproduit très rapidement et détruit les écosystèmes marins en décimant les espèces locales, à commencer par les crevettes. Ce poisson invasif a été introduit en 2010 à des fins de recherche par le géant de l’agroalimentaire thaïlandais Charoen Pokphand Foods (CP Foods), qui assure avoir éradiqué tous les spécimens importés. Et pourtant, seize ans après, le tilapia à menton noir prolifère dans les eaux thaïlandaises.

Le tilapia à menton noir prolifère dans les eaux thaïlandaises mais, en raison de sa chair dure, ne peut se vendre à un bon prix. © Punchanok Sriyoha

Achira Saetang*, 63 ans, a grandi dans le village de Phanthai Norasing. Dans son bassin, relié au canal de Sahakon et au golfe, elle élève des crevettes en aquaculture depuis des dizaines d’années. « Il y a douze ans, je gagnais 30 000 bahts (790 euros) par semaine. Puis le tilapia à menton noir est arrivé. Aujourd’hui, c’est très difficile de vendre quoi que ce soit parce que ce poisson mange tout. » Forcée d’arrêter son élevage de crevettes, elle ne gagne plus que 9 000 bahts (237 euros) par mois. Son activité repose désormais sur la vente de crabes, plus épargnés par l’espèce invasive, et du tilapia. Vendu une dizaine de bahts le kilo, ce poisson a la réputation d’être difficile à manger et de ne pas avoir bon goût. Pour le consommer et le rendre attractif, les pêcheurs le font sécher et inventent de nouvelles recettes. « On essaye de trouver des moyens de le manger parce que nous savons qu’il va rester », note Achira Saetang.

En 2024, 1 300 pêcheurs et éleveurs de crevettes de la province voisine de Samut Songkhram, touchée en premier par le tilapia, ont déposé un recours collectif contre CP Foods, réclamant une indemnisation financière. De son côté, l’entreprise prépare sa défense. Cette dernière, qui a l’oreille du gouvernement, est détenue par Dhanin Chearavanont, héritier de l’une des cinq familles milliardaires qui exercent un oligopole sur l’économie thaïlandaise. Pour appuyer leur recours, des pêcheurs issus de la vingtaine de provinces concernées par l’invasion du poisson se sont mobilisés. Achira Saetang et son mari, Somsong, ont participé en mars 2025 à une grande mobilisation devant le siège du gouvernement. « On ne peut que manifester, mais cela devrait être au gouvernement de nous aider. Mais si c’est toujours le même, cela va être difficile », assure la vendeuse de crabes. L’exécutif a instauré un système de récompense pour inciter à la capture de l’espèce. Pour un kilogramme de tilapia, le gouvernement offre 15 bahts (40 centimes d’euros). Une somme jugée anecdotique par les pêcheurs locaux.

Dans le village de Moo Baan Pramong, la plupart des pêcheurs ont appris leur métier par l'intérmediaire de leur famille. © Anouk Seveno

L’horizon obstrué 

Cette crise aux multiples facettes témoigne d’un malaise générationnel qui fait chavirer l’avenir du secteur. « Tout ce que je vois autour de moi, ce sont des vieilles personnes, alors que des jeunes devraient aussi être impliqués pour impulser de nouvelles dynamiques », commente Shahzil Yousuf d’Ocean Fishery. « Mon père et mon grand-père étaient des pêcheurs, retrace Rangsan Kaendaeng. Mon fils a fait des études, donc il ne deviendra sans doute pas pêcheur. Mais nous, on ne peut pas partir, on doit s’adapter. » Ancrés dans leur histoire et dans leur territoire, les anciens restent, et, face aux vents mauvais, tentent de tenir la barre.

*Le prénom a été modifié

Eva Lelièvre

Anouk Seveno

Punchanok Sriyoha

Des entreprises qui s’adaptent aux pressions internationales 

Thai Union, leader mondial de la mise en conserve du thon – qui détient notamment Petit Navire et Parmentier – a réalisé un chiffre d’affaires de 132,72 milliards de bahts (3,51 milliards d’euros) en 2025. Malgré les puissants moyens financiers et politiques dont disposent les grosses entreprises, reste une contrainte forte : la pression internationale. En 2014, une enquête du Guardian, en parallèle d’autres médias,révélait que l’entreprise CP Foods se fournissait via une chaîne d’approvisionnement alimentée par des bateaux esclavagistes, profitant de la main-d’œuvre de migrants, pour la plupart birmans ou cambodgiens. D’autres entreprises prospéraient aussi grâce à ce système illégal.

Un an plus tard, la Commission européenne adressait un carton jaune à la Thaïlande pour ces pratiques de pêche illicites. La menace d’un arrêt des échanges commerciaux avec la zone européenne, couplée d’une forte pression états-unienne, a poussé le pays à lutter contre ces pratiques. Le gouvernement a ainsi investi plus de 80 millions d’euros dans la transition du secteur, supprimant les bateaux non conformes et mettant en place un système de traçabilité pour lutter contre les sorties en mer non déclarées. En 2019, face aux progrès réalisés, l’UE a retiré sa sanction et négocie actuellement un accord de libre-échange avec la Thaïlande.

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